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Archives (2012 - 2014)

Nous voilà bientôt au milieu de cette année 2013, que j’ai imaginée il y a juste un an, et dont peu à peu la figure se dessine, avec son air d’éternité.

À présent que ce ne sont plus les vibrations de mots, écrits à distance, mais le poids vivant et stable des choses accomplies qui vient meubler mon roman, je vois bien que la coupure entre le réel et l’imaginaire n’est que virtuelle, que pendulaire, que provisoire.

Évidemment, un certain nombre de faits, petits ou grands, que j’avais décrits comme faisant partie de la réalité « quotidienne » de 2013, ne se sont pas produits : l’élection de Mitt Romney, l’inflation galopante, la faillite de l’Italie, le chantage exercé par la Chine sur l’Occident, la création d’une fête de la puissance atomique en Inde, l’échec de la Banque nationale suisse dans son effort pour soutenir l’euro, le retour à la tolérance pour la prostitution infantile – sans parler de la quasi-disparition du chocolat.

On suppose bien que je ne prétendais pas décrire, à moins d’un an d’écart, les événements qui allaient survenir. Une fable littéraire ne ressemble que de très loin à un ouvrage de prospective. Et un écrivain n’est pas un prophète, pour la raison simple qu’un prophète n’est jamais un écrivain. Sur ce dernier point, on m’objectera peut-être Nostradamus, mais précisément, c’est mon meilleur argument. Qu’on relise Les Centuries : il est impossible de faire plus mal les vers, ni d’utiliser une langue plus fallacieuse. Non, rien de tout cela ne s’est produit. Mais je n’en suis pas plus tranquille pour autant.

La politique américaine, aussi bien économique que militaire, n’a pas pris le tournant progressiste qu’on nous annonçait avec la réélection d’Obama. La consommation, l’exploitation croissante et quelquefois sauvage des ressources, la mainmise sur le pétrole à des fins de stockage, la brutalité des options stratégiques ont toutes été confirmées ; la Chine s’empare de l’or et des matières premières, tout en affirmant sa puissance et sa volonté d’infléchir l’ordre du monde en sa faveur, tandis que le yuan est en train de grignoter inexorablement le leadership du dollar ; l’accélération croissante du QE, autant dire de la planche à billets, de la part de la Réserve fédérale américaine, de la BCE et de la BNS, a pris une telle intensité que seul un jeu subtil d’échanges et d’écritures empêche le monde de basculer dans une inflation à deux chiffres – qui n’en excède pas moins les modestes 2 % affichés par les banques – ; l’instabilité gouvernementale de l‘Italie mine ses perspectives de redressement ; partout, la mafia s’incruste dans la société et en est un des plus solides rouages : en sorte que le trafic de drogue, d’argent, d’armes et de jeunes proies n’a presque plus besoin de recourir au meurtre pour s’imposer. Comment dire ? Dans 2013, tout est imaginaire, mais rien, hélas, n’est irréel. Je reconnais toutefois que la disparition du chocolat semble remise aux Calendes. Le pire n’arrive jamais d’un seul bloc.

Mon intention n’est pas de poursuivre dans la veine de 2013 Année-terminus. Je n’écrirai pas 2014, sous une forme quelconque. Mais la menace qui pèse sur le monde et que j’ai appelée « 2013 » n’en cesse pas moins de croître. Quel que soit notre pessimisme, nous pensions que le monde, lentement, avec des régressions brusques et des heurts constants, tendait à passer du désordre à l’ordre. Dans 10 000 ans, peut-être, sous l’effet de la démographie et de la raréfaction des ressources, un semblant de raison humaine présiderait à la survie de notre race. Cette perspective s’est inversée. Le désordre est notre avenir, et non notre passé.

Reste que l’écriture est une surface réfléchissante. Les variations du monde visible y projettent leurs lignes, leurs dessins, leurs jambages, sans un instant de répit. Écrivain, j’aurai affaire au réel, et je suivrai son tracé, avec quelques affabulations personnelles sans conséquences historiques. 2013 est une force permanente, qui me suit partout, même quand en esprit, je suis ailleurs : par exemple en 1913, pour décrire la vie littéraire de l’époque. L’imaginaire n’est pas un refuge, jamais, puisqu’il est une projection du réel.

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