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Du côté des auteurs

Travaillant comme psychologue dans un centre de soin des addictions, les occasions ne m’ont pas manqué d’entendre des gens qui avaient eu affaire avec la Justice. Certains avaient passé en prison des années, voire l’essentiel de leur vie, d’autres portaient un bracelet électronique, certains étaient tenus de venir par une obligation de soin. La plupart étaient dégoûtés des humains, à commencer par eux-mêmes. Dans les mondes qu’ils avaient traversés, tous les coups étaient permis, leurs liens peu à peu s’étaient délités – par tous, quelquefois, ils s’étaient vus trahis. Ils ne croyaient plus à rien, n’avaient plus de désirs, et moins encore d’avenir. Le jour de la libération avait souvent été plus angoissant encore que l’incarcération, pour ceux qui étaient passés par là. Certains avaient déjà essayé de se supprimer, d’autres se demandaient pourquoi continuer à vivre. Et moi qui étais en face d’eux, avec mes pauvres mots, que pouvais-je leur répondre ? Que ce qu’ils avaient vu du monde ne pouvait être généralisé, que leur vie n’était pas finie, que tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir ? Ils ne m’auraient même pas entendue, et au départ n’avaient pas plus confiance en moi qu’en quiconque. Tout ce que j’aurais pu leur dire des « raisons » qu’ils auraient de vivre serait tombé à plat, à leurs yeux les arguments, souvent, avaient l’air d’arguties. « La rose est sans pourquoi » disait un sage d’antan (Angélus Silésius). Ou un autre, d’aujourd’hui : « un vivant n’a besoin que de vivre » (Michel Henry ). C’était de cela qu’il s’agissait, de la saveur de vivre, qui pour eux s’était perdue. Alors tout ce qu’il me restait à faire, c’était de me faire chien, ou âne, ou oiseau. Ce dont ils avaient besoin, c’était de quelque chose comme du regard, de la douceur d’un chien, qui aurait su les reconnaître, les respecter, là où ils s’étaient sentis humiliés, traités, précisément, comme des chiens. En général, ça marchait, et ils devinaient qu’en face d’eux, en celle qui faisait semblant de parler, pour faire humain, en réalité il y avait un chien, un âne, un oiseau. Mais avec ceux qui étaient complètement désespérés, j’aurais tellement eu envie, parfois, d’avoir auprès de moi, pour m’aider, un animal qui eût été encore plus animal que moi, plus habile, plus silencieux, et aurait su se glisser dans les failles les plus secrètes auxquelles ne peuvent accéder les humains. Il y a… Lire la suite

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