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Du côté des auteurs

Je dors dans une sorte d’alcôve peinte en gris sombre, dit gris gendarme. Je crois que j’ai pris plaisir à ce que cette couleur soit apposée artistiquement et illégalement par l’un de mes petits amants clandestins, un Égyptien facétieux qui a tracé un coeur avec la peinture sur le blanc de l’enduit avant de tout recouvrir et de fabriquer ce tombeau. Car il y a quelque chose d’un sarcophage dans ce renfoncement où je m’allonge le soir et croise les bras. Quand il a vu en quoi j’avais transformé ce coin où j’ai connu tant d’amants et où depuis vingt ans j’ai eu le temps d’aimer, de désespérer et de défaire nombre de rêves, un ami m’a tout de même dit : tu es un peu morbide. Il n’avait pas l’air d’apprécier surtout que j’aie mis le portrait de mon jeune disparu au-dessus de ma tête, comme s’il s’agissait non pas de ma couche, mais d’une demeure funéraire. Le tableau qui a à peu près la taille d’un visage justement a été placé au centre, à l’endroit exact j’imagine où un coeur provisoire a été tracé puis effacé par l’ouvrier.

Garçon ou pièce de musée, l’approche de toute beauté me plonge dans une affreuse douleur. Il en va ainsi depuis que je suis enfant. Pour le garçon, on peut toujours s’imaginer qu’il est accessible, on le lèche, on tente de l’user à force de caresses et de mots. Mais si une oeuvre m’attire, je commence à me sentir nerveux. Et si l’impression est trop forte, je me mets à l’insulter, et l’artiste à travers elle, comme s’il venait de m’enfoncer des aiguilles dans le corps. C’est ainsi qu’on a pu me voir marmonner « oh mon Dieu la salope ! », en tournant autour de retables anciens aussi bien que d’oeuvres contemporaines, comme ce mur de visages dessinés aux yeux bandés découvert au milieu d’une exposition et dont l’image de souffrance, de luxe dans la souffrance, a commencé à me hanter. Une image est toujours une sorcellerie. Une image est la répétition sans fin d’une absence qui nous nargue et nous annule. L’approche de la beauté : douleur et jalousie. Malheur de ne pas être tout à fait cette présence douloureuse. Malheur d’être soi. Bien moins qu’une apparence.

Et puis il y a la rencontre fortuite et explosive d’une oeuvre et d’un garçon. Et cela aussi je l’ai vécu quand je traînais mon clochard céleste dans des expositions. Quelle cruauté. Quel luxe dans l’indécence. En regardant les chefs-d’oeuvre, je leur adressais mentalement la parole et leur disais : votre beauté me tue, votre beauté je la préfère parfois à celle de mon amant. Et ce que j’entendais par là était d’une ambiguïté folle. Je me souviens, dans les moments de crise, d’avoir préféré coucher avec son slip odorant plutôt qu’avec lui-même, au bout de ma folie de la possession. Une trace de lui plutôt que lui. Le coeur de son intimité sans le passé, les paroles, qui vont autour. Un coeur vide. Beaucoup plus tard, mon amant avait disparu. Je l’avais banni et il avait disparu. Un matin, j’ai trouvé sous ma porte un papillon de papier qui s’est révélé, décacheté, une convocation au commissariat pour affaire me concernant. J’ai immédiatement pensé à lui. Je l’imaginais déjà retrouvé mort sur les berges du fleuve. J’ai appelé le numéro indiqué pour parler au commissaire. Je ne peux rien vous dire par téléphone mais ça n’est pas une affaire très grave, ça concerne un téléphone portable à votre nom, et me disant cela il a redoublé mes inquiétudes parce qu’en effet, ce téléphone je l’avais pris pour lui. C’est là, dans cette inquiétude-là, que le portrait est né. Il me fallait attendre jusqu’au lendemain, et je ne pensais pas pouvoir y parvenir, je tremblais littéralement, j’avais du mal à respirer, j’avais pourtant jeté mon amant à la rue comme un malpropre, mais je me disais à présent que j’étais peut-être responsable de sa perdition. Ce téléphone était peut-être tout ce qui restait de lui, là encore l’image du désespéré se jetant dans la Seine me venait, sans doute parce que lorsque nous nous promenions sur les quais, il regardait avec une force particulière les formes vagues qui dormaient là mais qui pouvaient aussi bien, dans leur immobilité de momies emballées dans leur sac plastique, être des morts.

J’ai voulu le rendre présent, le faire revenir parmi les vivants. J’ai ouvert le tiroir du bureau, y ai pris cette photo, un autoportrait qu’il avait fait de lui-même avec grand sérieux, son air grave et perdu d’enfant immortalisé et à moi tendu. Je me suis dit que ce n’était pas une trahison puisque ce regard sur lui était le sien. J’ai sorti une toile que je n’avais jamais osé remplir. J’ai tracé très vite l’esquisse du visage en gros plan, j’ai laissé se diffuser une eau teintée de jaune sur le visage, je pensais à la fois à sa lumière et à sa folie. J’ai répété l’opération avec ce vert qui me rappelait la couleur des herbes du square. Penché sur lui, j’ai tenté de reproduire avec autant de tendresse que possible le vêtement qu’il portait sur la photo et que je lui avais acheté. Très vite la figure est apparue, il n’y avait plus qu’à appliquer une couleur plus épaisse de bleu clair pur autour du visage et mon garçon était là, se détachant comme un blason sur le fond azur. Il était tard, j’étais resté à genoux plusieurs heures au-dessus de la toile, au-dessus du visage avec mes pinceaux sans m’en rendre compte, j’étais essoufflé comme si je venais de courir ou de faire l’amour, j’ai pensé que je l’aimais encore même s’il était trop tard. Au dos de la toile j’ai inscrit : Le disparu.

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