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Blog L'enfance de l'art
9 décembre 2015

Tout écrivain dispose d’un lecteur idéal.

Ce lecteur existe ou il n’existe pas. Il est un ami ou il est une idée. Il peut changer au fil des textes, au fil du temps. Mais sans lui on est perdu. Il est la seule boussole dans la pleine mer de l’écriture.

Bien sûr, un tel lecteur est une vue de l’esprit : imaginaire et irremplaçable. L’attention qu’il porte aux rouages secrets d’une trame littéraire n’appartient pas tout à fait au réel.

Il perçoit, en lisant un livre, toutes les intentions soigneusement cachées de l’auteur. Il a une oreille absolue pour capter les modulations d’une vérité mise en mots.

Dans le théâtre de l’esprit de l’auteur, qui est un capharnaüm, il circule comme chez lui, entend même ce qui n’est pas dit et distingue l’éclat aveugle d’une œuvre tendue vers l’invisible, à la fois piège et miroir.

En somme, pour qui écrit-on ? Pour quelqu’un de précis et d’absent. C’est à lui que s’adresse le vrai texte, le vrai secret, évident et caché comme un filigrane.

Lecteur, lectrice, comprimé de savoir et de sagesse, avec la vivacité en prime. Il comprend sans mode d’emploi par où l’auteur est passé, par quelles fourches, par quelles ronces, et il est capable de refaire le même parcours, dans une vision instantanée, pour reconstituer la trame initiale.

J’ai parfois écrit pour une femme, ou pour un ami, ou pour un enfant, ou pour échapper à la solitude, ou pour répondre à une absence par une fable. J’ai souvent fui l’amour dans l’écriture, et l’écriture a été une tanière, très belle et très tendre tout compte fait. Mais sans la part de vérité que j’espérais capter et reproduire sous une forme transformée, saturée, tout cela, la beauté même, m’aurait paru vain.

Cette part de vérité qui est dans l’écriture n’est pas une réalité objective, un bilan quantifiable. Elle se ramène à un très simple constat : un écrivain ne ment jamais. Dans ses intentions, il peut être le mensonge même, comme la plupart des gens mentent en amour, en politique, en affaires. Mais le mensonge, en littérature, pour des raisons strictement artistiques, et en quelque sorte grammaticales, se transforme en une curieuse forme de vérité : un reflet oblique, rapide et lumineux du réel.

L’écrivain a besoin d’un regard extérieur pour capter la vérité de sa vie. Quand son regard croise ce regard, il le reconnaît aussitôt : comme le titre, enfin trouvé, qui vient vérifier, de façon certaine, l’œuvre achevée.

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