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Du côté des auteurs
24 avril 2018

Dans le travail de l’écriture, le livre ne surgit qu’assez tard. Pas quand on en a l’idée. Pas quand on en a fait le plan. Pas même quand on en a rédigé les premières pages, ou les premières dizaines de pages. Un livre commence quand le ressort s’enclenche, quand il n’est plus un projet, mais devient un acte, une vitesse, un emportement.

Il me semble que l’amour aussi n’existe qu’à partir du moment où les occasions et les évidences qui l’ont produit sortent du jeu. Qu’il ne s’accroît plus de ses émotions premières, mais de son propre mouvement. Sans tirer de cette analogie des conséquences excessives, on voit bien comment la vitesse de l’amour et le galop d’un livre forment un attelage conquérant.

L’avancement d’un livre est presque incompatible avec un voyage, un déménagement, un colloque, un métier, un procès, un dîner, un incendie, un deuil, une partie de campagne. Mais il va merveilleusement avec les battements de cœur, l’espérance d’être heureux, la saveur d’une salive étrangère, la pression d’une main, la honte et la splendeur d’un accouplement.

En ce temps-là, étant entièrement voué au travail et au plaisir, je me suis mis à maigrir. Je ne m’y attendais pas. J’avais perdu de vue depuis longtemps cette alchimie du corps. C’était un curieux phénomène à analyser : la jouissance de l’esprit qui produit un dispositif d’intensité électrique et qui devient une machine dévorante. Le poids du corps part en fumée.

Ça n’avait rien à voir avec un régime, avec une maladie, ni avec la passivité et les privations. C’était plutôt un allégement par la vitesse, une ruée du corps vers son dépouillement. Ce n’était pas la perte de poids, mais la perte de pesanteur.

En ce temps-là, qui ne remonte pas aux limbes, le livre qui paressait sur sa masse d’écriture a commencé à venir. Difficile de compter depuis combien de jours exactement. Le temps du dedans et le temps du dehors ne coïncident pas. Dehors – le travail, les idées, l’esprit de suite, le désir d’exister. Dedans – la patience, le désespoir, l’oubli, et puis, sans raison, sans effort, ce décollage, cette mise sur orbite, cette accélération de particules. Tout arrive par perfusion. Le temps du dehors a cessé de compter.

Gagnant, sans doute, d’un pari qu’il est le seul à faire, et dont le résultat ne pourra pas se mesurer, l’écrivain est engagé dans une course contre la montre avec l’amour qui le nourrit. Quand cet amour cessera d’être, l’écriture sera frappée. Ou bien on aime deux fois, ou bien on rate deux fois.

Perdant, bien sûr, à brève échéance, l’amoureux s’installe dans le temps immobile : pour une durée indéfinie, il oppose, à la certitude perdre, la force du moment présent. Et cela marche. Chaque jour s’ouvre à lui comme un fruit. Une incompressible suite d’heures fécondes lui permet d’être amoureux à temps plein, sans cesser d’être totalement engagé dans le livre qui court vers son terme.

Depuis quelque temps, mon corps n’existe plus. Il écrit, il jouit, ce sont des choses abstraites. Est concret de faire de la politique, de l’argent, des objets manufacturés. Est concret d’exercer un métier, d’entreprendre des voyages, de diriger des acteurs, de présider des commissions. Comme cela me paraît loin.

Maintenant que je suis emporté, pour une durée indéfinie mais assez brève, dans ce double sillage, je maigris à toute allure. Un vrai programme de destruction des lenteurs ordinaires. Mais cela ne compte pas. Je suis au service d’une passion : un livre, une femme, un instant. Il faut prendre la légèreté qui m’arrive comme un signe, non comme un but. J’existe pour autre chose que moi.

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