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Blog Réflexions sur la littérature (2010 - 2014)

L’essentiel du beau livre de José Domingues de Almeida, De la belgitude à la belgité (P.I.E. Peter Lang, 2013), se trouve peut-être dans le sous-titre de l’ouvrage : “Un débat qui fit date”.

“Débat”, tout d’abord. Le mot est sans doute trop faible pour rappeler l’acharnement avec lequel se sont opposés, dans les années 70 et 80 du siècle dernier, les tenants de l’establishment littéraire, défenseurs d’une intégration sans reste de la production littéraire belge (entendez : francophone) à la littérature française (entendez : parisienne), et les défenseurs d’une spécificité de cette même littérature, d’abord ancrée dans un “ici” à circonscrire mais distinct de l’ailleurs lutétien, puis définie par une histoire, une situation sociale et institutionnelle, et surtout une complexité linguistique faite de multiples contacts et brassages sans commune mesure avec les modèles hexagonaux. Le mot “débat”, toutefois, se justifie pleinement, car l’un des enjeux de la querelle portait justement sur l’absence de véritable culture de débat en Belgique, pays du compromis et du refus de toute politique, et la nécessité d’imposer de nouveaux sujets à l’idée d’idées, d’arguments, de nouvelles formes de prise de parole autres que la blague ou l’insulte. En ce sens, quel que soit le jugement que l’on porte sur le débat en question, l’invention d’une telle culture de débat est sans conteste un des effets les plus durables de la polémique en question. Si la littérature belge n’est plus la même, c’est que les écrivains de la belgitude, ou plus exactement de la génération de la belgitude, ont changé la culture belge dans son ensemble.

“Fit date”, ensuite. On peut lire cette expression de deux manières. Car le fait d’avoir fait date signifie, et combien fortement, que les choses ont bougé. Aujourd’hui, la révolte de la belgitude paraît exotique et fait presque sourire, tellement les rapports de force se sont inversés : la spécificité des lettres belges est admise, le complexe à l’égard de Paris est moins étouffant, la présence des textes et auteurs belges dans l’enseignement ne pose plus problème. Le mot de “belgité”, qui est en train de se substituer petit à petit à celui de “belgitude” serait le symptôme d’une telle réconciliation des Belges avec leur propre culture. Mais quelque chose qui fait vraiment date, même au passé, est aussi quelque chose dont l’impact, par définition, subsiste : avoir fait date ne signifie pas “tomber dans l’oubli”, mais avoir enclenché un changement qui interpelle toujours (en ce sens, la “réconciliation” est un mot bien trop œcuménique, et il faut sans doute lui préférer celui de “confrontation” : on ose de nouveau se regarder en face). Si la littérature belge n’est plus la même, c’est que les écrivains ont de tout autres postures à l’égard de leur langue et de leur position dans la société qu’avant.

Cette époque charnière des lettres belges, José Domingues de Almeida l’aborde en historien-théoricien. C’est dire déjà qu’il se tient à mille lieues de tout folklore anecdotique, directement liée aux déclencheurs du débat, pour situer la question de la belgitude dans la longue durée de l’État et de la culture belges (les deux, d’ailleurs, ne coïncident pas tout à fait, car il serait naïf de penser que la culture belge naît avec la création du Royaume). C’est dire aussi qu’il choisit très judicieusement de ne pas limiter son analyse au seul champ littéraire, mais qu’il est toujours à la recherche des rapports plus globaux entre littérature et société. Son approche est donc interdisciplinaire, combinant avec finesse les acquis des nouvelles formes d’aborder le fait littéraire belge et les instruments de lecture offerts par la sociologie, mais aussi, selon les auteurs discutés, par la psychanalyse, la philosophie (politique) ou encore l’anthropologie. De la belgitude à la belgité est donc un bel exemple d’histoire culturelle, au sens large du terme.

De la même façon, José Domingues de Almeida parvient aussi à brosser, en seulement 120 pages écrites avec grande élégance, un panorama très complet des acteurs de l’histoire, car ce ne sont pas seulement des idées mais aussi des hommes (et aussi quelques femmes, comme en tout premier lieu Monique Dorsel) qui se sont affrontés de manière assez violente pendant une dizaine d’années. Deux personnages clés se détachent ici : Pierre Mertens et Marc Quaghebeur. Toutefois, l’auteur prend grand soin de mettre en valeur le caractère collectif de leur engagement. En effet, si Pierre Mertens a “lancé” en 1977 la revendication d’une spécificité belge (car la belgitude est bien plus cela que le geste d’autodénigrement un peu las et narquois où elle s’est ensablée), ce fut non seulement avec l’aide de bien d’autres, dont Jacques Sojcher, mais aussi et surtout en réaction à une littérature qui était elle-même en train de se transformer, par exemple chez Dominique Rolin ou Henry Bauchau. Et si Marc Quaghebeur a consolidé, quelques années plus tard, la mouvance de la belgitude d’un point de vue plus théorique et historique, sa défense et illustration des lettres belges ne peut être séparée des écrits ni surtout de l’enseignement de chercheurs comme Jean-Marie Klinkenberg, Jacques Dubois, Paul Aron, Michel Otten, Jean-Pierre Bertrand, Benoît Denis, Pierre Piret et bien des autres (je cite à dessein dans le désordre et en insistant sur le “etc.” final).

La richesse du volume, qui fait le point sur une mutation capitale dans l’histoire des lettres belges, est incontestable. Il reste maintenant à rattacher le débat à la question plus large de la francophonie. À cet égard, citons l’importante étude de François Provenzano, Vie et mort de la francophonie, (éd. Les Impressions nouvelles, 2010) ainsi que les nouvelles tentatives d’écrire l’histoire de ces francophonies, comme dans le, inévitablement américain (?), French Global dirigé par Christie McDonald and Susan Rubin Suleiman (éd. Columbia University Press, 2010). Que des voix belges s’y fassent (encore) entendre, doit beaucoup à tous ceux qui ont lutté pour que la belgitude ait pu se convertir en belgité.

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