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Cent fois sur le métier

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ISBN : 978-2-87449-051-4
Format : 14.8 x 21 cm
Pagination : 112 pages
Prix : 11€
Parution : mars 2008

• Boileau : « Vingt fois sur le métier » (Art poétique)
• Ponge : « Une rhétorique par objet » (My creative method)
• Queneau : 99 variations sur le même événement (Exercices de style)

Boileau + Ponge + Queneau = Cent fois sur le métier, soit cent poèmes sur cent professions, à chaque fois dans un style différent mais qui se veut « juste » tout en restant, de ton et d’inspiration, aussi libre que possible.

Toutes les professions décrites sont de vraies professions. Comme l’auteur est Belge, le métier VI est celui de roi.

Ce recueil de poésie a fait l’objet d’une première édition en 2003.

En 2007, Jan Baetens a reçu le Prix triennal de poésie de la Communauté française de Belgique pour Cent fois sur le métier. La remise du prix eut lieu le 29 février 2008.

 

Discours de Jan Baetens

« Aujourd’hui, les poètes flamands d’expression française sont plus rares encore que les 29 février, et je ne pense pas être le seul à le regretter. Non pas par nostalgie, en songeant à tous ces auteurs flamands qui ont enrichi le patrimoine des lettres belges, mais à cause du présent et surtout de l’avenir. Je crois en effet qu’une littérature gagne à s’ouvrir à celles et à ceux qui la choisissent librement – par conviction, par désir, par amour.

C’est exactement mon cas. Tout le monde sait que je n’écris pas en français par atavisme, par tradition familiale, par souci de distinction, mais par une nécessité intérieure. Le choix du français est un choix voulu, pleinement assumé, que j’ai toujours défendu contre l’incompréhension et les moqueries de certains proches (du reste, presque personne en Flandre ne sait que j’écris). C’est le défi que pose le choix d’une langue étrangère qui m’a permis de trouver ma voix et ce sont les exemples de la littérature française et belge qui m’aident à me faire étranger à moi-même – condition sine qua non, selon moi, de toute parole véritablement littéraire. Écrire n’est pas une manière de s’exprimer, mais une façon de “partager le sensible”, pour citer Jacques Rancière, c’est-à-dire une façon de proposer aux lecteurs de nouvelles façons de voir le monde – et le mot important est ici “monde”, non le mot “moi”.

Comme beaucoup d’autres écrivains de ma génération j’ai découvert la littérature belge tardivement, après et à travers la littérature française. Je regrette aujourd’hui ce temps perdu, car la littérature belge est non seulement singulière, elle est aussi indispensable, comme j’ai essayé de le démontrer dans l’anthologie bilingue qu’il m’a été permis de composer (Les Belges sont à la mode, éd. “P”, 2002) et dont je garde les meilleurs souvenirs.

Une des plus grandes joies de la littérature est son caractère collectif. Écrire est non seulement une façon de se libérer de soi, de lutter contre sa propre bêtise (je ne parle que pour moi-même, bien entendu), c’est aussi une belle façon de travailler en commun. Avec ceux qu’on lit, certes, et qui nous inspirent, mais aussi avec qui font exister un tel travail : d’une part les amis qui nous lisent, nous critiquent, nous encouragent (et merci donc à Bernardo Schiavetta de jouer ce rôle depuis quinze ans déjà) ; d’autre part l’éditeur qui nous soutient, qui s’engage, qui écrit tout autant que ceux qui signent les livres. J’ai le privilège d’avoir de tels éditeurs, Benoît Peeters et Marc Avelot, et une telle équipe éditoriale, celle des Impressions Nouvelles. Je ne sais comment exprimer ma dette à leur égard. Qu’ils sachent que ce prix récompense autant leur travail que le mien. »

 

Éloge de Pierre Piret

« Quatre titres ont retenu tout particulièrement l’attention du jury, qui souhaite les mentionner chacun : gouttes ! lacets, pieds presque proliférants sous soleil de poche, d’Elke de Rijcke (recueil en deux tomes parus au Cormier), a séduit par son écriture hermétique et son architecture ambitieuse ; Gisella, de Jean-Pierre Verheggen (éditions du Rocher), a ravi par son audace, qui permet au poète de demeurer à la hauteur des circonstances douloureuses qu’il sublime ; l’écriture du quotidien de Serge Delaive dans son recueil Les Jours (éditions de la Différence) a touché par l’émotion qu’elle dégage ; Cent fois sur le métier, de Jan Baetens (Les Impressions Nouvelles), a impressionné par son ambition théorique et son écriture incisive.

Au terme de ses délibérations, le jury a décidé d’attribuer le Prix triennal de poésie 2004-2007 à ce dernier recueil.

Placé explicitement sous le patronage de Boileau et de son Art poétique, de Ponge et de Queneau, Cent fois sur le métier célèbre d’abord le métier du poète, ouvrier du verbe. Les métiers de la langue (du “grammairien” au “lexicographe”) et de l’écrit (du “poète branché” à l’”imprimeur”) y occupent d’ailleurs une place considérable. L’oulipo n’est jamais loin et la contrainte que le poète s’est donnée pour faire droit si possible à l’invention consiste à façonner cent poèmes sur cent métiers, en trouvant pour chacun le style qui convienne. Ainsi le “Comptable” requiert-il du poète la minutie de son périlleux exercice (“ce qu’on appelle tenir les livres”), tandis que le “Censeur” le réduit logiquement au silence de la page blanche. Du “courtier d’assurances” au “géomètre”, du “directeur des ressources humaines”, au “démonstrateur du salon des arts ménagers”, du “moniteur de ski” au “roi” (point de “ministre” par contre dans ce recueil décidément très belge !), de la “doublure” au “spécialiste de Georges Perec”, chaque métier est ainsi cerné d’un trait : une anecdote rapide et un style de circonstance suffisent à saisir l’essentiel.

Ainsi, c’est la langue française elle-même que l’écriture très ramassée de Jan Baetens remet cent fois sur le métier. Cette langue qui n’est pas sa langue maternelle et qu’il protège comme l’apiculteur, ses abeilles : “À moi de les protéger de tout ce qui vole / La substance de leurs paroles : les fleurs / En plastique, l’herbicide, les ours travestis.”

On l’aura compris, Cent fois sur le métier est le recueil d’une forte tête : non seulement il témoigne d’une réflexion constante sur la création, mais cette réflexion est présentée comme la condition même de toute création. Dans le même temps, Jan Baetens dédie son recueil “aux lecteurs, qui connaissent le dur métier de vivre” et il ne cède en effet jamais sur l’exigence existentielle qui définit aussi la poésie. Car, comme chacun sait, un métier n’est pas une forme vide, mais ce qui – c’est du moins ce qu’on peut espérer – donne du sens à nos vies.

En primant Cent fois sur le métier, c’est l’ensemble de ces qualités que le jury a voulu reconnaître – l’ensemble de ces qualités plus une, qui n’est autre que l’humour. Parlant avec humour des métiers d’hier et d’aujourd’hui, Jan Baetens fait le pari courageux de n’écrire pas seulement pour les poètes, mais de songer à ce que peut encore signifier la poésie et à qui elle doit s’adresser. “Être Gongora, et godiche itou”, s’exclame le “noceur (professionnel)”, qui est sans conteste, sur ce point au moins, un double du poète : Cent fois sur le métierentend réconcilier l’hermétisme et l’ignorance, la culture et la naïveté, défendant ainsi l’idée, pour paraphraser Vitez, d’une “poésie élitaire pour tous”. »

La forme introuvable, une hypothèse utile.
Réponses à l’enquête de Gérald Purnelle sur l’emploi des « formes » dans la poésie moderne

Le grand défi de la poésie contemporaine est de repenser les tensions entre forme et fond. S’il est difficile de poser les questions du fond et de la forme de manière simultanée, c’est peut-être parce que nos contemporains sont prisonniers d’un faux dilemme. Soit ils demeurent enclins à ne voir dans le choix d’une forme que l’effet du choix d’un thème : c’est l’option rhétorique, qui met la forme au service du sujet. Soit ils sont convaincus qu’il est possible, voire préférable de déduire le sujet de la forme sélectionnée : c’est l’option productrice, qui soumet la quête du sujet aux mirages de la forme. Chacune de ces trajectoires est légitime. Chacune d’elles est aussi trop simpliste. Il suffit d’avoir seulement voulu écrire pour comprendre qu’une idée ne se traduit jamais sans problème, voire pas du tout, sauf de manière très bête, en une série de mots sur le papier : de ce point de vue, la question de l’intérêt des règles ou des contraintes, que je considère comme des règles plus systématiques, ne s’est jamais posée pour moi, tellement est évidente l’impossibilité de me passer d’elles. Toutefois, il suffit également d’avoir écrit, même très peu, pour se rendre compte que la seule détermination d’une forme n’aide pas forcément à trouver quelque chose à dire : c’est ce que m’a appris la dérive, presque inévitable à mes yeux, vers le jeu ou l’acrobatie verbale de bien des auteurs oulipiens ; c’était aussi la dure leçon personnelle de mon tout premier recueil, 416 Heptasyllabes, conçu à l’origine à partir d’une seule contrainte métrique, mais élaboré en fait à l’aide de bien d’autres contraintes d’appui, seules susceptibles de lancer vraiment le travail d’écriture proprement dit. Rapidement, le problème de la forme est donc devenu aussi le problème du sujet ou, plus exactement, du rapport entre les deux.

Petit à petit, car mon surmoi producteur y a renâclé plus qu’un peu, des préoccupations thématiques se sont imposées à moi. Une des choses qui m’ont toujours horripilé dans la poésie, c’est la fadeur stéréotypée des sujets dont elle parle : le Moi, le Monde, l’Être, l’Ombre, la Lune, Dieu, la Mort, etc. Si la poésie n’arrive pas à parler de tout, elle ne mérite que de disparaître : sans valeur d’usage, pas de valeur d’échange, et la poésie est souvent un discours qui abuse d’un prestige culturel que rien de solide ne permet d’étayer. La poésie francophone pâtit dangereusement de pareille anémie. Une certaine poésie américaine, celle d’un Ashbery par exemple, m’en a, je l’espère, guéri. Il est vrai que j’ai encore beaucoup à apprendre, car si j’ai pu écrire sur la bande dessinée ou le roman-photo, sujets éminemment peu poétiques s’il en est de prime abord, mon recueil sur le basket, qui bat mes autres sujets de prédilection d’une bonne longueur d’avance, n’est pour l’instant guère qu’un rêve timide.

Reste qu’il ne suffit pas de choisir des sujets. Encore faut-il trouver des stratégies d’écriture qui leur permettent de se heurter au jeu des formes d’une manière non rhétorique. De manière très générale, il s’agit pour moi de trouver une place à la question du sujet à l’intérieur d’une démarche qui garde la production, au sens technique signalé ci-dessus, au poste de commande. De manière plus concrète, et au risque d’écraser la complexité du processus d’écriture dont les mécanismes comme les résultats me laissent souvent perplexe, il importe d’abord de souligner que je cherche pour chaque thème la forme la plus adéquate, sans que j’aie jamais l’impression qu’un sujet ne peut être dit que d’une seule façon. Des variantes et des variations formelles sont toujours possibles, voire inévitables, et celles-ci vont évidemment infléchir le sens dans lequel le sujet sera construit (avant de me mettre à écrire, j’ai toujours une vague idée de ce que je veux dire, mais une fois lancée l’écriture le sujet bifurque inexorablement). Forme et sujets s’approprient, se modifient, se cassent et se créent l’un l’autre en cours d’écriture, sans que je sache toujours très bien où tout cela peut bien conduire. Quand j’écris, j’ai souvent la sensation d’être penché sur un pot de peinture où j’ajoute sans cesse de nouvelles couleurs et où je touille jusqu’à obtenir la couleur idéale (je n’apprends rien de neuf au lecteur en disant que la plupart du temps le résultat de ce genre de mélanges progressifs est un brun infect : il faut beaucoup jeter). La forme, plus exactement la contrainte, joue dans ce processus le double rôle de stimulant et de garde-fou, mais sans fétichisme aucun : il arrive que je change de contrainte en écrivant, tout comme il arrive que je la perde aussi un peu de vue (mais sans jamais penser ni vouloir me « libérer » de la forme : la bêtise et le stéréotype seraient les seules issues de tel oubli de la forme).

Dans une telle perspective, on conçoit assez que mon but n’est nullement de trouver ou d’inventer des nouvelles formes en soi (en ce sens, comme en bien d’autres, je suis un auteur à contraintes anti-oulipien). Le choc d’une certaine forme avec un certain sujet me fascine infiniment plus que la mise en œuvre de telle ou telle recette préconstruite et inaltérable. J’aime au contraire explorer comment la quête simultanée d’un sujet et d’une forme peuvent produire des bouquets de texte. Cent fois sur le métier s’est réalisé de cette manière.

Dans certains poèmes, le métier en question fut premier et la lutte avec la forme adéquate, seconde. Dans d’autres, c’est l’emploi de telle ou telle forme qui a induit le choix de tel ou tel métier. Le lecteur saura-t-il faire le départ entre les deux groupes ? Je doute fort que ce soit possible : la distinction du rhétorique et du producteur existe sans doute au seuil de l’écriture, mais se brouille très vite une fois qu’on arrive à franchir le pas des premiers mots, des premiers vers. Cela dit, je serais très heureux si le lecteur devait ressentir un peu le caractère non réconcilié de cette forme et de ce sujet. Car d’un côté je fais tout pour que les deux se confondent et de l’autre je ne m’efforce pas moins de suggérer que leur lien est conventionnel, arbitraire, gratuit, et peut se briser à n’importe quel moment, avec, pour la forme comme pour le sujet, des conséquences à la fois fatales et heureuses : car en disant quelque chose d’une autre façon, c’est ce quelque chose qui change aussi, et en reprenant une forme pour un thème différent, c’est aussi la forme même qui subit une métamorphose. La coïncidence ou le mariage peut être recherché avec ardeur, mais l’union doit toujours rester libre.

(lire le texte complet dans FPC/Formes poétiques contemporaines n° 1, 2003)

Matin Première

« En ces temps de foires aux livres, in ou off, il vous plaira peut-être de savoir que le prix triennal de poésie de la Communauté française de Belgique vient d’être décerné à un Flamand.

Ça aurait pu, en ces temps de circonscriptions électorales problématiques et de réunions de présidents de partis qui sont “suspendues sans avoir avancé”, faire les premiers titres des journaux. Mais, ce sont des choses dont on ne parle pas ou peu parce qu’elles appartiennent à la culture et que la culture est un lieu que le politique désinvestit. Je veux dire que si la politique subventionne les activités culturelles, la culture n’est pas à l’égal de l’économique ou du social un marqueur du politique. Et que la culture, politiquement parlant, ça se résume vite à de l’identitaire.

Alors, je vous le demande, que faire d’un Flamand qui écrit en français ? Et pourquoi donc et d’ailleurs écrit-il en français, ce Flamand qui enseigne à Leuven, anciennement Louvain, Wallen buiten ?

Il dit qu’il a eu besoin de mettre à distance sa langue maternelle pour trouver une écriture qui ne l’encombre pas. S’il écrivait en flamand, dit-il, il parlerait de lui, il ferait des phrases pleines d’adjectifs, il se laisserait aller à du connu, il serait en famille. En écrivant en français, il dit qu’il s’exprime moins naturellement, moins spontanément, moins rapidement que dans sa langue d’origine et que cela l’oblige à aller à l’essentiel des choses. De quoi l’on pourrait déduire qu’apprendre une autre langue que la sienne, par exemple celle de son voisin, ne serait pas qu’une affaire de civilité mais aussi de civilisation.

Au fait, il s’appelle Jan Baetens, ce poète. Le prix lui a été remis pour un ouvrage qui a pour titre “Cent fois sur le métier” où il fait exactement ce qu’il aime : travailler un thème jusqu’à l’épuiser et se plier à des contraintes d’écriture. Ici, il décrit des métiers et de fait, ils sont cent. Exemple de métier : Pompiste. Exemple de poème : “Avec mon bel uniforme et sur le cour mon insigne, avec aussi l’enseigne jour et nuit clignotant, jetant sur l’alentour jets de lumière sur jets de feux et avec en vente libre briquets et allumettes, j’aurais pu être ce que maman jamais que je devinsse ne voulut : pompier”.

Il dit aussi ailleurs et durement, s’agissant du métier de sociologue : “États, nations, le trait d’union vaut bien une guerre civile.” Et puis celle-ci, sur les douaniers, et que j’adore : “Mots et valises, je vous déclare mari et femme.”

Parce que c’est vrai qu’on aimerait bien être un mot qui épouse une valise pour sauter par-dessus les traits d’union des États-Nations. Mais arrêtons de rêver et brisons là.

Car comme le dirait Jan Baetens, c’est malheureusement “ici que nous interrompons nos dernières omissions”. Allez, bonne journée et puis aussi bonne chance. »

Paul Hermant, Matin Première, 6 mars 2008