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Les eaux dormantes

Domaine(s) :
Collection :
ISBN : 978-2-87449-099-6
Format : 14.8 x 21 cm
Pagination : 128 pages
Prix : 13€
Parution : août 2010

Pour la rentrée littéraire 2010, Les Impressions Nouvelles ont fait le choix de ne publier qu’un seul roman : Les eaux dormantes de Paul Andreu.

L’été commence. Un homme revient dans un lieu qu’il a connu autrefois. Une allée, une grande maison, une autre, plus petite, un étang, des arbres jusqu’à l’horizon, un ciel que traversent les nuages. Tout l’été il restera là, passant la nuit dans la petite maison, le jour au bord de l’étang. Le silence pénètre en lui. Quand sa pensée se vide et fluctue librement, des souvenirs reviennent pris dans la lumière. Ce n’est plus celle, aveuglante, dans laquelle il vivait, mais celle, à peine distincte de l’ombre, qui redonne le monde au veilleur fatigué. Dans cette lumière, il découvre la frontière floue, insaisissable, qu’ont formée, en s’accumulant, les actes inaccomplis de sa vie : les études qu’il a abandonnées sans raison, les femmes qu’immobile et muet il a regardé dormir ou laissé partir, sa fuite une nuit, sans but, et son retour avant le jour, les insomnies désœuvrées dans lesquelles il a sombré, et jusqu’aux eaux dormantes de l’étang qui se referment un jour sur lui. Tout prend un sens. Cette ligne cesse d’être un danger. Elle devient un refuge. Le lieu où il peut vivre.

« Je, c’est bien moi ici. C’est vous.
Ne cherchez pas l’étang sur une carte, ni la maison, ni même un bosquet. Mais ils existent dans votre pensée pour peu que vous acceptiez un instant l’immobilité. Que vous refusiez un moment l’agitation qui est au centre de votre vie, l’agitation qui, petit à petit, a pétri bonheurs et désirs, réussites, échecs, en une pâte indigeste et peut-être répugnante.
Qu’est-ce qui compte à la fin ? C’est l’insomnie, le temps de veille, ce temps perdu, qui vous le dit. 
»

Habiter la frontière

« J’aimerais, par curiosité, me souvenir de l’enfant que j’étais, m’en souvenir assez pour savoir ce que j’ai pensé, ce que j’ai voulu, comment j’ai grandi. À défaut je le réinvente, je l’écris ou essaie de l’écrire. Pour les années d’après, plus nombreuses, plus proches, moins riches aussi peut-être, c’est plus simple. Enfin, un peu plus simple.

J’ai voulu faire de la physique et quand la voie pour le faire s’est ouverte, plus large, plus droite que je ne l’avais espéré, j’en ai pris une autre. Puis j’ai voulu être architecte. Je le suis devenu. Mais comme j’étais aussi ingénieur, dans le monde qui m’entourait, il y avait un doute. Un de mes confrères, qu’heureusement je n’admirais pas beaucoup, me l’a dit, j’avais quarante ans, un papier que l’on plie ne perdra jamais sa pliure, c’est sa grand-mère qui le lui avait dit, il avait visiblement très confiance en elle, mes études scientifiques, mon titre d’ingénieur, étaient une pliure irrémédiable, jamais je ne serais, vraiment, un architecte. La colère que j’ai eue prouve que je l’ai cru, un moment au moins. Ou bien qu’il a su trouver mon point de douleur : je voulais tant être reconnu comme architecte ! Complètement, sans ambiguïté. J’étais prêt à tout négliger pour cela. Je ne m’autorisais à rien d’autre, bref, je m’enfermais moi-même dans un système de reconnaissance contre lequel je ne cessais par ailleurs de pester, ce système de boîtes et d’étagères où, sans attendre le cimetière, on range les personnes, les métiers, les œuvres, tout. Pourquoi n’était-il pas évident à tous que l’important c’est ce qu’on est aussi, en même temps, en plus ? Seuls les croisements étaient fertiles, des mathématiciens aux écrivains, tous les créateurs le disaient et le répétaient. Toutes ces barrières élevées partout, stérilisant tout, réduisaient la parole et les noms à la paresse des bavards et des obsédés de l’ordre. Il fallait abattre les barrières, franchir les frontières. Au besoin en cachant son jeu, en bâtissant un abri à sa liberté, une place forte. Curieux paradoxe !

Et puis un jour, tard, trop tard peut-être, cette liberté est devenue assez forte pour que j’écrive au delà d’une première page quelque chose qui ne soit ni un rapport ni un commentaire, qui ne parle pas d’architecture, qui ne parle de rien peut-être, des mots, des mots pour eux-mêmes, sans tuteurs, sans autre raison qu’eux-mêmes. En me défendant contre la prétention, en la haïssant. En acceptant d’être à nouveau un débutant, accablé de difficultés mais ravi d’aventure. Devenir écrivain, ne pas être un architecte qui n’écrit pas trop mal, ce désir-là m’a rongé les os et le foie, à peine moins que celui, ancien, de devenir architecte. Mais moins violemment, moins longtemps. J’écris comme tant d’autres, difficilement, sans savoir où je vais, tout à la découverte de quelque chose qui, pour moi au moins, soit nouveau et me force au travail, avec l’espoir, sans tenter de séduire personne, de trouver un éditeur, des lecteurs.

En écrivant il m’est venu cette pensée étrange, à propos de quelqu’un qui dit je mais qui n’est pas moi, pas plus en tout cas que tous ceux qui disent je dans les livres qui ne sont pas des mémoires, que ce qui définissait le mieux une personne c’était moins ce qu’il avait fait au milieu des autres, ce pourquoi il était connu, que cette frontière autour de lui, plus ou moins proche, constituée de tout ce qu’il avait souhaité ou désiré sans pouvoir ou vouloir, à la fin, l’accomplir. Sur cette frontière chacun redevient un veilleur, pense, repense, imagine à nouveau et attend. Se dépouille aussi de ses certitudes, abandonne leur confort, retrouve à ses désirs un improbable avenir.

Cette frontière, comme toutes les autres, est à la fois certaine, et floue, et indécise. Vaste peut-être, assez en tout cas pour que l’on puisse s’y tenir et y vivre. La franchir ? Est-ce possible, et à quoi bon ? Pour tomber au centre d’une nouvelle agitation, générer une autre frontière ? L’heure n’est plus au passage, à la transgression et à la conquête. Il faut habiter la frontière.

Cela faisait alors un moment que pour accompagner un texte, je m’étais mis, la nuit, à dessiner, à explorer des dessins sans grand intérêt avec la loupe de l’ordinateur, recadrant, modifiant éclairage et contraste, comme on explore un territoire ou une côte, m’enfonçant toujours plus avant dans les détails, pour rien parfois, que de l’ennui, mais d’autres fois pour découvrir des graphismes insoupçonnés et ainsi, toujours plus avant, jusqu’à tomber dans le flou et le vide. J’enregistrais mes découvertes au fur et à mesure, je revenais de ces aventures chargé de documents, je ne les regardais le plus souvent que le lendemain, avec déception ou avec surprise. Comment les nommer ? Dessins, photographies ?

Tout, une fois encore, est affaire de frontière. Je les nomme dessins aujourd’hui, simplement parce que je me souviens que c’est la découverte du dessin, de la peinture, et le désir qu’elle a fait naître en moi, qui m’ont donné l’idée que l’architecture combinait tout ce que j’aimais et à quoi j’aspirais, la science et l’art. Idée absurde en elle-même mais qui m’a mis en route.

Voilà, écrire et dessiner m’ont amené dans un même espace, celui, totalement abstrait, de la frontière, dans lequel le détail se révèle et, au plus fort de son intensité, se perd. Après la dépression et le vide qui ont suivi la fin de l’opéra de Pékin, que, dans mon exigence jamais comblée, j’ai vécu comme un arrêt plutôt qu’un accomplissement, c’est dans cet espace peut-être que je retrouverai l’architecture. Un espace homologue de ce point triple autour duquel l’eau, la glace et la vapeur se confondent. Je serais là désormais, ni architecte seulement, ni écrivain, ni peintre, délivré du souci d’être reconnu comme l’un ou l’autre. Reprenant à l’envers le chemin, revenant aux questions de la jeunesse et de l’enfance. »