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Omnibus

Une biographie imaginaire de Claude Simon

Domaine(s) :
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ISBN : 2-906131-30-X
Format : 12.5 x 17 cm
Pagination : 96 pages
Prix : 10€
Parution : octobre 2001

Premier ouvrage de Benoît Peeters, Omnibus est paru pour la première fois aux éditions de Minuit voici exactement 25 ans.

À l’heure où Claude Simon vient de publier Le tramway, la réédition d’Omnibus a semblé particulièrement opportune.

Vif et souvent désopilant, ce petit livre est enrichi d’une préface, qui évoque avec autant de tendresse que d’humour la ferveur qui, dans les années 1970, entourait le Nouveau Roman et la modernité.

« Bien plus qu’un pastiche, Omnibus est une vie rêvée de Claude Simon, cet écrivain qui me donnait alors le sentiment d’avoir accompli à l’avance, et à la perfection, ces livres que je n’avais pas commencé d’écrire. Une année durant, je vécus dans la fascination des œuvres de Simon, transporté par les alluvions que charrient leurs phrases enveloppantes. J’accompagnais Simon dans la débâcle de 40, je combattais en Espagne à ses côtés, je plongeais au cœur de provinces perdues, sur les traces de ses ancêtres. Dans les pages d’Omnibus, irrespectueux autant qu’admiratif, j’enivre Claude Simon et je le fais mourir, je lui attribue le Prix Nobel avec dix ans d’avance, j’écris à sa place son discours, et lui retire la paternité de ses livres. »

« C’est à ce moment, je crois, que Simon s’est levé et a exigé que des excuses lui soient présentées sur-le-champ. Il a ajouté peu après, comme pour commenter ce qui venait de se passer : “Tout de même, est-ce que cela ne fait pas un peu beaucoup ?” Mais la crédibilité de cette altercation était singulièrement diminuée par la violente odeur de Ricard qui s’était répandue autour de Simon pendant qu’il parlait, donnant à ce vif échange de propos l’allure d’une banale querelle d’ivrognes. Même pour une journée comme celle-ci, il n’avait pu s’empêcher de boire et les effets de l’alcool se trouvaient encore augmentés du fait qu’il n’avait certainement pas dîné, s’étant contenté de se remplir l’estomac avec cinq ou six apéritifs. C’est extraordinairement ému qu’il était entré deux heures plus tôt dans la salle et peut-être ne faut-il pas chercher ailleurs que dans l’ivresse la raison de la tristesse du discours qu’il nous tint ce soir-là.

“Peut-on imaginer, nous avait-il confié d’emblée, pire sensation que celle que peut éprouver un homme, lorsque, parvenu au soir de sa vie (et même, dans mon cas, à la porte de la mort) – à l’âge où il aurait pu raisonnablement espérer moissonner le fruit d’années de dur labeur et s’endormir apaisé avec dans l’âme le sentiment d’une vie accomplie -, il comprend (ou croit comprendre, ou s’imagine (qu’importe, puisque pour lui le résultat est identique) à la fois qu’il n’a qu’incomplètement réussi et qu’il est trop tard pour y changer quoi que ce soit ; il ne me reste, se dit-il alors (et sans doute n’a-t-il même pas besoin de se le dire : ces choses-là se font toutes seules) qu’à me laisser mourir. Me croirez-vous donc si je vous assure que c’est dans cet état d’esprit que j’ai vécu jusqu’à ces derniers jours, obsédé que j’étais (et que je suis encore un peu) par l’idée qu’après ma disparition, lentement mais inexorablement, les hommes m’oublieraient (si tant est qu’ils m’aient jamais vraiment connu) : mes livres disparaîtraient tout d’abord, les générations futures n’en gardant en mémoire que quelques-uns, puis qu’un seul (lequel ?) ou plutôt quelques universitaires besogneux et aigris en connaissant encore le résumé, ou au moins le titre;  et très vite même plus cela, mon nom seul se conservant sans que personne ne sache trop qui pouvait être ce Simon (et peut-être la survie de notre nom est-elle notre but suprême à nous tous qui vivons sur cette terre, peut-être est-ce même ce pour quoi nous combattons jusqu’à la dernière seconde, les uns en ayant des enfants, les autres en écrivant des livres, les plus cons (dont je suis) en faisant l’un et l’autre et en les ratant tous deux) ; et enfin (combien de temps plus tard ? deux siècles ? trois ?) à l’occasion d’un incendie de bibliothèque ou d’une révolution, ce nom disparaissant lui aussi de la mémoire des hommes, de même que durant tout ce temps mon corps se sera effondré, les chairs pourrissant les premières, les os ensuite se désagrégeant, ne formant qu’un petit tas de poussière grise et uniforme dans une boîte rongée par les vers, sans rien là-dedans qui puisse rappeler celui que je fus, et bientôt cela même (ces derniers restes, ces ultimes débris) s’évanouissant complètement le jour où, à l’occasion d’un transfert de tombes (mais y aura-t-il encore de ces sortes de choses ?)…”

Jean alors n’y tenant plus, l’interrompant : “Mais arrête ! Arrête ! Est-ce que tu vas continuer comme ça jusqu’à…” »