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Du côté des auteurs

Dessinateur et caricaturiste, Cham (1818-1879) n’est aujourd’hui pas oublié. On cite encore son nom pour deux raisons, mais qui n’ont rien de glorieux : il était, dès 1839, un des premiers plagiaires de Töpffer et il a redessiné sans trop de bonheur la version française de l’Histoire de M. Cryptogame du même Töpffer, parue en feuilleton dans L’Illustration en 1845. Mais à part cette double mention quasi rituelle, plus rien ne semble survivre de lui, comme l’attestent l’absence de toute biographie depuis près d’un siècle et demi et la quasi-impossibilité de trouver ses œuvres en librairie.

Ce silence peut étonner, car Cham était de loin le dessinateur le plus prolifique et le plus populaire de son époque. On va jusqu’à lui attribuer plus de 40 000 dessins et pendant de très longues années il fut l’artiste le plus présent et le plus célébré du journal Le Charivari et de bien d’autres publications périodiques.

Pour le grand historien britannique de la bande dessinée David Kunzle, auteur d’un double livre fondateur sur la bande dessinée du XVe au XIXe siècle, puis d’importantes recherches sur Töpffer et Doré, la mauvaise réputation de Cham est imméritée. L’ouvrage monumental qu’il vient de publier aux Presses universitaires du Mississippi (où paraissent aussi les traductions anglaises de Thierry Smolderen et de Thierry Groensteen) est à la fois une tentative de remettre Cham à sa juste valeur et donner un aperçu commenté de sa contribution essentielle à l’époque pionnière de la bande dessinée moderne.

Extrait de la version colorisée de l’Histoire de M. Lajaunisse (1839)

Superbement imprimées, les 566 pages de ce livre de très grand format (26,2 x 5,1 x 35,1 cm) se présentent comme un diptyque. On y trouve d’abord une partie comprenant des éléments biographiques et un ensemble d’analyses thématique, historique, visuelle et narrative, puis une généreuse anthologie axée non sur la caricature, l’activité principale de Cham, mais sur les séquences narratives, caractéristiques de la première moitié de sa carrière. Cette collection s’ouvre par l’édition facsimilé des 18 meilleurs récits graphiques de l’artiste, de M. Lajaunisse (1839), directement inspiré de Töpffer comme on le sait, à son chef-d’œuvre, l’adaptation satirique en 41 pages des Misérables de Victor Hugo (1862-1863). Elle se complète par une série d’annexes où David Kunzle donne un résumé illustré des narrations jugées mineures.

L’ambition du livre est de faire voir, mais aussi de faire comprendre l’intérêt et l’originalité de l’œuvre narrative de Cham. Pari admirablement tenu. Les commentaires sobres mais pertinents de Kunzle montrent clairement l’originalité de Cham et la force de son dessin, la justesse de sa critique sociale, l’élégance du dialogue entre texte et image. Sur tous ces points, la remise en perspective était plus que nécessaire. Cham passe en effet pour un simple imitateur (certes, il doit beaucoup à Töpffer, mais l’analyse de Kunzle attire aussi l’attention sur bien des écarts), on le classe rapidement comme un piètre réactionnaire (il l’était à bien des égards, mais son humour était souvent moins innocent ou gratuit qu’on ne le disait) et on lui reproche aussi de n’être qu’un petit farceur dont l’humour doit plus à ses calembours qu’à ses dessins (ce qui n’est pas toujours faux non plus, mais une fois de plus c’est ne garder qu’une partie de sa production). Dans une analyse remarquable d’Un génie incompris, persécutions artistiques (1841), qui mélange images réalistes et pseudo-dessins d’enfants, Kunzle relève ainsi avec grande finesse la manière peu commune dont Cham parvient à donner une voix à l’enfance, à mi-chemin de la littérature enfantine en train d’être inventée en Angleterre et la réappropriation de la fraîcheur et de la spontanéité du trait dans le style très sophistiqué de Töpffer.

Extrait d’Un génie incompris (1841)

Cependant, le plaidoyer en faveur de Cham reste toujours très nuancé. Kunzle ne dissimule jamais le revers de son travail : une surproduction ahurissante, avec toutes les facilités qui l’accompagnent ; le goût du calembour et du langage, qui peut conduire à un usage purement illustratif du dessin ; la préférence donnée à l’amusement au dépens de la critique sociale.

Extrait des Misérables (1862-63)

Légende : « M. Victor Hugo quitte Cosette pour courir après Tortillard.// L’affreux moutard ayant traîné vingt-deux ans dans Les Mystères de Paris, M. Victor Hugo lui donne un coup de plumeau, lui redresse les jambes et le cœur, et en fait un de ces types admirables comme sait en créer l’illustre romancier.// M. Victor Hugo abuse de la confiance que veut bien lui témoigner Tortillard pour l’empoigner vivement sous le bras, saisir son encrier, et le rebaptiser sous le nom de Gavroche. »

C’est le parfait dosage de ces trois composantes : érudition, distance critique et amour sincère de l’art de Cham, qui fait de ce livre une contribution essentielle à notre connaissance de l’histoire de la bande dessinée. Il faut remercier David Kunzle de donner un nouvel accès à la réécriture imagée du roman de Hugo ainsi que de nous révéler deux « collectors », deux exemplaires sans doute uniques, peut-être faits par l’auteur même qui voulait en faire cadeau : la version partiellement colorisée de l’Histoire de M. Lajaunisse et la version entièrement colorisée d’un récit de voyage satirique  de 1857, L’Art d’engraisser et de maigrir à volonté.

 

À propos de :

David Kunzle, Cham: The Best Comic Strips and Graphic Novelettes 1839-1862, Jackson, MS: University Press of Mississippi (ISBN: 978-1496816184).

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