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Blog Réflexions sur la littérature (2010 - 2014)

Dans son livre Eugène Atget ou la mélancolie en photographie (éd. Chambon, 1994), Alain Buisine défend l’idée forte que la photographie, contrairement à d’autres formes artistiques, n’a jamais eu d’histoire : dès sa première image (celle de Nièpce, si l’on suit la vision classique des choses), elle est toute là, et son langage essentiel ne sera plus modifié par tous les photographes qui viennent après.

La poésie, qui, elle, a une histoire, il serait absurde de le nier, semble être aux antipodes de la photographie telle que la pense Buisine. Chaque génération, puis chaque dixième de génération de poètes s’efforce désespérément de trouver du nouveau, d’être absolument moderne, de tuer ses pères. Et pourtant la poésie aussi mérite d’être relue à la lumière des thèses de Buisine. La notion de rythme, d’une part, celle d’image, d’autre part, sont des éléments récurrents, qu’aucune poétique n’a jamais pu défaire. Même dans les formes très radicales de la poésie contemporaine qui rejettent jusqu’à la notion de poésie (comme chez Jean-Marie Gleize et sa post-poésie ou Christophe Hanna et sa pratique des dispositifs), l’horizon fondamental reste celui d’un discours réglé par l’idée de rythme et d’imaginaire.

Et pour qui chercherait des exemples à étayer l’hypothèse de Buisine en poésie, on pourrait recommander le superbe recueil de Luc Dellisse, Ciel ouvert (éd. Le Cormier, 2011). Cette poésie est en effet au-delà de toute question de modèle et d’influence, de dépassement ou de tradition. En l’occurrence, la question de savoir si l’écriture de Dellisse est classique (elle l’est) ou moderne (elle l’est aussi) ou encore la question de la place exacte de cet auteur dans le déroulement historique de la parole poétique, deviennent d’un seul coup futiles. Ciel ouvert est un texte qui va tout de suite au cœur de la poésie, à savoir rythme et image, et qui se détourne radicalement de tout ce qui pourrait le divertir de ce but suprême. Nul jeu par exemple sur la création néologique, à peine un enjambement de temps en temps : la rareté de ce double trait de style, qui prolifère dans la mauvaise poésie, est toujours un indice très sûr de la vraie qualité d’une écriture. Par contre, un sens très sûr de la métaphore, mais aussi de son dosage parfait : les images ne se mangent pas les unes les autres comme dans l’écriture automatique, elles sont souvent très originales sans être bizarres, et leur insertion dans le vers est parfaite. Enfin, une maîtrise exceptionnelle de la longueur des poèmes : Dellisse est capable de s’arrêter au bon moment, sans que le poème donne l’impression d’être arrêté en cours de route pour susciter un facile effet de climax.

Bref, une poésie “pure”, par quoi je ne veux pas dire semi-abstraite, hésitant entre son et sens, mais libre de tout souci d’école, de toute tendance, de toute mode. Et donc promise à durer.

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