Facebook
Instagram
Dailymotion
Newsletter

Archives (2012 - 2014)

Choisir d’éclairer la personnalité de Pierre Louÿs, non de manière frontale, mais en le campant dans un face à face avec celui qui fut l’objet de la plus grande dilection, puis de la plus grande aversion de sa part, est tentant, car il permet de comprendre Louÿs par contraste avec une personnalité si opposée qu’elle en est antagoniste. Confronter ainsi la clarté et la ruse, Sapho et Calvin, la passion des femmes et le mariage morganatique, la prodigalité et la lésine, le goût de l’obscurité et le souci de sa figure, etc., est formidablement révélateur, pour Louÿs comme pour Gide. Cette approche présente quand même une difficulté d’un tout autre ordre.

Je le dis ici plus nettement que je ne le ferai dans le corps de mon livre : j’ai du mal à souffrir André Gide. À le fréquenter, je suis passé de l’indifférence à l’aversion, en l’espace d’un an. Je l’imaginais à distance comme un bon écrivain un peu vieilli, mis trop haut de son vivant, trop bas de nos jours. Sa vie bien remplie de lectures, de voyages et d’écrits très divers me faisait, de loin, une bonne impression. Je comptais en sa faveur le courage d’avoir affiché ses mœurs et celui d’avoir dénoncé les abus des grandes compagnies dans les colonies françaises du Congo et du Tchad. J’avais lu, au lycée, des livres – La Symphonie pastorale, La Porte étroite, Les Faux-monnayeurs – qui figuraient alors au programme, avec ceux de Mauriac, Camus, Saint-Exupéry (tous trois prix Nobel de littérature, même si le dernier, mort trop tôt, ne l’a été qu’honoris causa). Ces ouvrages m’avaient ennuyé mais ce qui ennuie à 15 ans est souvent un jugement révisable. J’avais parcouru aussi son Journal, qui ne m’avait causé aucune impression, dans la mesure où il ne s’y passe strictement rien. Ici, après avoir lu la correspondance de Gide avec Valéry, Louÿs, Rivière, Schlumberger, je me suis mis à son œuvre complète. Je dois dire que j’ai été renversé.

Malgré quelques éclairs au début de sa carrière, dont l’amusant Paludes, le résultat de 60 ans d’écriture n’offre pas beaucoup de prise à l’admiration, et à peine davantage à l’intérêt. D’entre ses pairs, au cœur d’une époque particulièrement féconde de la littérature française, de la fin du XIXe siècle à la Deuxième Guerre mondiale, Gide ne se signale par aucune qualité particulière, excepté peut-être la bizarrerie du caractère et la maladresse de l’expression. Il faut chercher loin pour trouver une langue si molle, un imaginaire si plat, une intelligence si morne et si lente, un esprit si oiseux. Les circonstances qui en ont fait de son vivant une gloire littéraire et un directeur de conscience se sont dissipées comme un mirage, et l’œuvre délivrée de son aura sulfureuse est devenue anecdotique.

J’ai découvert aussi, sans aucun plaisir, la fausseté de bien des légendes à son propos : que Corydon était un livre courageux (l’a-t-on relu ?), que le fondateur de la NRF était un grand agitateur d’idées (lesquelles ?) et un grand découvreur de talents (Charles-Louis Philippe ? François-Paul Alibert ?), un grand diariste (« nous distribuâmes des piécettes aux enfants »). Quant à sa réputation d’humanisme et de générosité morale, elle ne résiste pas à l’évidence de son attitude mesquine à l’égard de Jacques Rivière, de sa jalousie morbide à l’encontre de Proust, et de la façon singulière dont il a trahi sa femme, non en couchant avec des garçons, mais en lui imposant un mariage blanc pour ensuite faire un enfant à la fille de ses amis Van Rysselberghe.

J’ai beaucoup lu dans ma vie, non pas des milliers de livres mais des dizaines de milliers. J’ai souvent pensé que les injustices littéraires étaient moins fréquentes qu’on ne pouvait craindre. S’il y a des chefs d’œuvre engloutis, par définition je ne les connais pas. Mais les œuvres notoires, celles qui peuplent les anthologies, sont rarement sans valeur : tout au plus leur importance relative est parfois intervertie. Gide est l’oiseau rare. Il est probablement le seul écrivain connu, et même, très connu, dont il me serait impossible d’énoncer une seule qualité digne d’attention. Sa confrontation avec Louÿs est éclairante et, pour lui, cruelle. En un sens, elle n’est pas de jeu. Il y a une disparité trop importante entre les forces en présence. Mais pour s’en rendre compte, il faut avoir vraiment lu, et tout lu.

Louÿs lui-même, évidemment, n’est ni Proust, ni Valéry, ni Claudel, pour citer quelques-uns de ses contemporains exacts. Intelligent, cultivé, raffiné, épris des formes classiques, mais sans le grand don des Foudres & flèches, c’est un écrivain de second ordre, si brillant soit-il. Pourtant, face à lui, Gide, empêtré dans les lubies, ses spéciosités et ses arabesques comme dans la cape dont il aimait s’envelopper, retrouve sa vraie dimension : un écrivain de troisième ordre – presque plus rien.

Le moins qu’on puisse dire est que cette supériorité de Louÿs est loin d’être admise communément. C’est le contraire qui a lieu. Gide est une institution, Louÿs est outsider. À Gide, la reconnaissance de la Pléiade et l’Académie suédoise ; à Louÿs, l’enfer des bibliothèques. À Gide, les études savantes et l’examen attentif des méandres de sa pensée et de son parcours ; à Louÿs, les rééditions bâclées, l’oubli de sa dimension poétique, les à- peu-près biographiques et la confiscation par les amateurs d’anecdotes pittoresques et de curiosa.

Le chemin sera long pour rendre à Pierre une place plus juste et pour mieux établir par où il excelle et par quoi il est remarquable. De montrer que dans son échec même, il engage la littérature, alors que malgré la réussite de sa carrière, André n’a même pas soupçonné la règle du grand jeu auquel il prétendait. Du moins ne suis-je pas le premier à savoir, sur ce point essentiel, ce qu’il en était vraiment. Nous verrons que Valéry, dans sa correspondance privée, s’exprimait sans fard et sans hésitation à ce sujet. Mais avec plus de précision encore, exactement à l’endroit où git le mal, appuie un autre écrivain :

« Un Gide, dont l’œuvre ferait croire qu’il n’a pas de cœur et qu’il n’a pas de sens, qui n’est pas romancier (créateur de personnages vivants), qui n’est pas poète, qui n’est pas auteur dramatique ; qui n’a pas d’esprit, qui n’a pas de comique, et qui s’efforce laborieusement de faire croire qu’il a ou qu’il est tout cela, quelles ne sont pas ses limites ? La différence de classe entre une Colette et un Gide, c’est la différence de classe entre un Saint-Simon et Anatole France » (Montherlant, Carnets 1930-1944, Paris, Gallimard, p. 166).

29 novembre 2018

On connaît la définition de Flaubert dans le Dictionnaire des idées reçues (publication posthume en 1913) : « Poésie (La) : Est tout à fait inutile : passée …

17 octobre 2018

Presque tous mes livres traitent de l’amour, on me demande parfois pourquoi. C’est un choix romanesque plus qu’une obsession. Un thème intime, comme la neige …

28 août 2018

Sur l’adaptation au cinéma il y a presque autant de livres qu’il en est sur la question du scénario. Certains de ces ouvrages sont excellents, …

7 juin 2018

En 1694, Charles Perrault lance une bombe, qu’il prend soin de ne pas signer tellement le scandale est énorme, dans le jardin du classicisme : un …

2 mai 2018

            Christian par Sandrine Willems C’était il y a deux mois à peine. Il était à bout de forces – …