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Blog Réflexions sur la littérature (2010 - 2014)
3 décembre 2011

En 1948, René Magrite a peint en l’espace de quelques semaines une quarantaine de toiles et de gouaches aux tons criards, volontairement “laids”, dans le but d’épater, de choquer, de dérouter non pas le bourgeois (qui aimait peut-être ces toiles), mais le public bien-pensant des critiques et du monde de l’art. C’est sa période “vache”, peu appréciée de ceux qui aiment son travail.

Que serait le style “vache” en littérature? Je ne pense pas ici aux auteurs qui écrivent mal chaque fois qu’ils prennent la plume (c’est triste, mais qu’y faire?), ni à ceux qui ratent un livre (c’est au fond honorable, car cela prouve qu’ils cherchent), mais bel et bien à ceux qui écrivent mal à dessein, et avec une ambition bien précise. La chose est moins rare qu’on le pense: le style “vache” est très efficace pour moquer autrui, qu’on fait alors parler ou écrire mal.

Le cas de Philippe Muray, qui se réclame entre autres de Céline, est différent. Dans Minimum Respect (Paris, Les Belles Lettres, 2003), c’est bien lui qui écrit mal, le plus mal possible, et qui assume de manière militante la nullité absolue de son style et de son discours. La cible de ce livre dérangeant (et proprement illisible: il m’est humainement parlant impossible d’imaginer qu’un lecteur doté d’un minimum d’intelligence et de bon sens puisse aller au-delà de quelques pages) est double. D’une part, Muray s’en prend à la poésie moderne, qu’il rejette en bloc. Cette “poésie des poètes”, comme il dit, se voit parodiée ici par le recours systématique à une façon de dire qui garde toutes les contraintes formelles du discours poétique (rime et mètre, pour parler vite) mais qui en exclut tous les aspects poétiques (métaphore et profondeur). Il en résulte des vers de mirliton, où Muray coule des thèmes et des idées contemporains mais résolument (précise-t-il) antipoétiques, comme par exemple (le cul, la femme, l’existence de Dieu, le 11 septembre, etc.). D’autre part, Muray s’attaque non moins à ce qu’il appelle la modernité (même s’il n’est pas très clair ce qu’il entend vraiment par là: le cul, la femme, la fin du monde, etc. y jouent un rôle certain). L’exhibition des lignes de force de la modernité dans un discours creux est alors censée réduire à néant les illusions de nos contemporains.

Muray pose un problème esthétique de tous les temps: faut-il être ennuyeux pour parler de l’ennui? peut-on faire du beau avec de la merde (et faut-il le faire)? a-t-on intérêt à être amoureux quand on écrit sur l’amour? devenir Bovary quand on veut se faire romancier? En soi, le projet de Minimum Respect est donc tout sauf idiot, et il existe bien des œuvres dont on ne sait vraiment que penser: chef-d’œuvre ou idiotie? Cela dit, son livre ne fait pas partie de ceux-là, mais de ceux qu’on est soulagé de mettre à côté comme “idiot seulement”. Peut-être manque-t-il d’humour (la raillerie n’est pas l’humour). Peut-être le projet n’est-il pas mené de manière suffisamment adroite (on sent trop que l’auteur s’efforce d’écrire “vache”, alors que le véritable coup de force aurait consisté à faire croire à davantage de naturel). Peut-être la hargne et la haine suintent-elles trop de partout (la ruse du style “vache”, c’est aussi de feindre un minimum de naïveté). Peut-être y a-t-il, malgré l’insistance agressive sur la seule forme vidée de tout sens, encore trop d’idées et pas assez de mots.

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