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Archives (2012 - 2014)
4 juillet 2013

Comme toutes les rencontres importantes, celle-ci s’est avancée masquée. Pendant longtemps, Pierre Louÿs n’a été qu’un nom comme un autre, dans la foule des inconnus célèbres. Je connaissais, comme tout le monde, c’est-à-dire de loin, l’ami de Paul Valéry et de Claude Debussy, l’auteur des poèmes en prose de Bilitis, le best-seller de 1896 avec Aphrodite, « tableau de mœurs antiques », l’érotomane organisé et son fichier de 800 femmes, l’érudit paradoxal de l’affaire Corneille-Molière, et surtout, l’amant légendaire de Marie de Heredia. Autre chose était de découvrir qu’il était un moine-soldat de l’écriture, un poète épris d’absolu. Ses publications de valeurs inégales faussent son image. Son œuvre d’imagination ne révèle qu’une partie superficielle de sa personnalité.

Il a fallu que je plonge dans sa poésie lyrique, puis dans sa vaste et admirable correspondance, pour que la révélation me soit donnée qu’il était, pour quelqu’un qui veut comprendre « ce que c’est que l’acte d’écrire », le sujet idéal. À partir de ce moment, les points les plus obscurs de sa vie, ou les textes les plus faibles sortis de sa plume, commencèrent à m’importer autant que ses quelques chefs d’œuvre, parce qu’ils étaient les jalons d’une enquête dont les résultats me ravissaient. Je suis devenu non un admirateur, mais un familier, et en somme un ami, de cet homme mort depuis 87 ans. Me plurent aussi quelques détails anecdotiques que je partageais avec lui, comme d’être né par hasard en Belgique, d’aimer l’Antiquité latine, de juger que le sexe est un sujet littéraire, et d’avoir un éloignement marqué pour le calvinisme. À l’exception notable de son absurde antisémitisme 1900, et de son amour pour les climats chauds, les points de rencontre étaient innombrables.

Mais à vrai dire, écrire sur un écrivain du passé, faire des recherches sur lui, publier à son sujet une biographie ou un essai thématique demandent d’autres qualités que celles fournies par la lecture, l’érudition et l’esprit de synthèse. Il faut cerner un personnage historique et lui rendre sa couleur propre, qui est l’art du roman ; il faut renouveler son approche tout en multipliant et recoupant les sources, qui est un travail d’historien. Par rapport à mon parcours poétique et romanesque, il fallait un dépassement du simple art d’écrire, dans le travail, la discipline et la rigueur.

Il fallait aussi m’accoutumer à la fréquentation d’un homme d’un commerce difficile. Louÿs, j’y reviendrai dans un chapitre de sa future biographie, était un maniaco-dépressif assez accompli. Il passait en peu de jours d’un état d’exaltation, de vivacité et de travail intenses au plus profond abattement, où l’anxiété, la morosité, la noirceur règnent en maître. Suivre le parcours de sa vie, c’est épouser les dénivellations du terrain, et mêler à la curiosité intellectuelle le sentiment récurrent d’un destin tragique. Car la vie de Pierre Louÿs, à partir de sa trentième année, est une lente descente aux enfers, malgré la lucidité, l’ardeur et le courage dont il fait preuve presque jusqu’au bout. Pour comprendre Louÿs de l’intérieur, il faut pénétrer dans son état d’esprit, et entrer dans le détail d’un naufrage dont le caractère atroce n’a rien d’exaltant.

À cela s’ajoute qu’à l’époque où j’ai entamé mes recherches, courant 2008, j’habitais dans le quartier où avaient vécu la plupart des protagonistes de l’histoire : Paul Valéry, 40 rue de Villejust, André Lebey, 20 rue Chalgrin, Claude Debussy, 80 avenue Foch (jadis 64, avenue du Bois de Boulogne). Sortant d’écrire, désireux de m’arracher pour quelques heures à l’ambiance morbide de cette plongée en eaux profondes, je me retrouvais sur les lieux mêmes du drame – engloutis mais intacts. Il me semblait ainsi qu’il n’y avait pas d’extérieur, de sortie possible, que j’étais prisonnier du domaine que j’explorais.

Pierre Louÿs, quant à lui, habitait, depuis 1902, un peu plus loin dans le même arrondissement : à Passy, hameau de Boulainvilliers. Je passais devant les grilles de cette voie privée en me rendant à pied à la fac où j’enseignais, peu avant de franchir la Seine. J’apercevais de profil la maison où il avait passé la deuxième moitié de sa vie, et où il était mort. Elle est devenue une ambassade, que son drapeau clinquant n’empêche pas de rattacher aux circonstances cruelles du déclin d’un écrivain que je m’étais mis à aimer.

Une circonstance capitale de la difficulté d’écrire sur Pierre Louÿs est l’espèce de névrose dont il était atteint, à partir de son mariage : la difficulté, puis l’impossibilité, de finir tout travail de quelque ampleur – si bien commencé, si magnifiquement mené qu’il ait pu être. Il est, par une sorte de vertige dont il a bien conscience, celui qui ne peut plus finir. Ainsi Psyché, un roman qu’il a trainé durant plus de vingt ans, auquel il ne manquait peut-être que quelques pages dont il connaissait la teneur, et qu’il ne se décidait pas, ou plutôt dont il était devenu incapable, d’écrire les derniers mots. Peu à peu, même, cet épistolier infatigable commençait à avoir dû mal à achever ses lettres, et s’il les achevait, il les jetait souvent dans un tiroir, sans les poster. Ce n’est pas qu’il n’avait plus le goût ni la force d’écrire. Il lui arrivait d’écrire dix fois la même chose – ses notes et ses arguments sur le rôle de Corneille dans l’œuvre de Molière, par exemple – et au moment de formuler la conclusion parfaitement claire dans son esprit, il écartait la page pleine, et recommençait la même chose sur un autre papier. Dans les années d’immédiate avant-guerre, il écrit d’autant plus qu’il montre de moins en moins. Il ne publie presque plus du tout.

Dans ce contexte d’ensemble, mener à bien une longue étude sur un cas si fascinant, mais si psychotique, n’était pas simple. Je me sentais, dans ma propre capacité à finir, menacé. Le moyen de ne pas céder à ce vertige était d’interrompre périodiquement, parfois pendant près d’une année, ce travail, pour écrire autre chose : quatre romans, un essai, deux livres de poèmes, ont été les fontaines de Jouvence où je me suis ressourcé.

Aujourd’hui, je me sens tiré d’affaire. L’aventure est loin d’être achevée ; elle commence au contraire. Si l’ouvrage sur Gide et Louÿs touche à sa fin, la biographie se présente encore comme l’échafaudage d’une œuvre à venir. Les travaux d’approche, l’examen des archives, l’annotation de quelque 600 ouvrages, sont virtuellement achevés, mais de la rédaction proprement dite, du mouvement stylistique de l’ensemble, très peu existe sous une forme accomplie. Je dispose d’un montage complet, en style rapide, parfois télégraphique, mais pour que le sens véridique apparaisse, il faut une mise en musique, et surtout, une écriture soignée des enchaînements.

Si je suis sûr pourtant de réussir mon coup, depuis un mois à peine, c’est que l’énorme angoisse que j’éprouvais à l’idée de ne pas savoir tout, de ne pas comprendre tout, s’est apaisée. Non qu’il n’y ait plus rien à trouver, ni qu’il ne subsiste aucune part d’ombre : bien loin de là. Mais le moment est venu, par effet d’accumulation, d’agir, c’est-à-dire d’écrire. Chercher et réfléchir comporte une part de passivité ; écrire est un acte. Cet acte est en cours, et me nourrit par l’énergie tirée des difficultés à vaincre. Écrivant, j’avance. La peur recule. Je sens que j’ai vaincu le dragon.

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