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Blog Réflexions sur la littérature (2010 - 2014)

Accompagnant la réédition des célèbres romans de Pierre Souvestre et Marcel Allain, l’étude de Loïc Artiaga et Mathieu Letourneux, Fantômas ! Biographe d’un criminel imaginaire (éd. Les Prairies ordinaires, 2013), est une contribution importante à l’étude de la littérature et de la culture populaires. Co-écrit par deux spécialistes de la culture du roman populaire, ce livre contient une présentation fort utile du personnage et de ses multiples apparitions, réappropriations et détournements transmédiatiques (dont une bande dessinée mexicaine dont un des héros est… Julio Cortazar). Il propose pourtant surtout une réflexion de fond sur ce qui est au cœur de la culture populaire : la construction de mythes, c’est-à-dire la possibilité de faire basculer une création individuelle, solidement ancrée dans un temps et un espace particuliers (le Paris de 1910, en pleine modernisation urbaine, mais aussi le Paris de la Bande à Bonnot, le Paris des premiers balbutiements du cinéma narratif, le Paris des romans-feuilletons repensés en d’autres formats) en une représentation plus générale où se reconnaît et se symbolise une époque et une société entières, puis d’autres époques et d’autres sociétés parfois très éloignées du contexte initial.

Figure du mal absolu, aussi inexplicable et mal motive qu’omniprésent et terrifiant, mais aussi envers implicite de la modernité avec tout ce qu’elle implique de bouleversements et de pacification mélangés, Fantômas est, à l’instar de Batman ou de Sherlock Holmes, un bel exemple d’un tel mythe. Toutefois, Artiaga et Letourneux font mieux que de décrire la genèse et le développement de ce mythe, ils expliquent surtout de manière très convaincante ce qui le rend possible, puis ce qui l’affaiblit, l’empêche, voire l’évacue finalement.

Les conditions de possibilité ? D’abord la correspondance profonde avec une culture donnée, dont le personnage doit révéler une vérité à demi-occultée, non encore dite. Puis la possibilité de faire migrer le personnage d’un média à l’autre. Enfin, la plasticité du mythe original, qui doit être suffisamment ouvert pour se prêter à des réinterprétations parfois radicales (pensons ici aux remake “pop” de Fantômas dans les films d’André Hunebelle, qui sont aussi et avant tout des films avec et de Louis de Funès).

Les obstacles ? Ils se lisent en creux et comme en négatif dans les conditions de possibilité. Si Fantômas, aujourd’hui, fascine moins qu’avant, c’est que la représentation du mal dans nos sociétés contemporaines a radicalement changé de visage (il glisse aujourd’hui vers le “gore”, qui dans le mythe de Fantômas reste sous-entendu). Mais le mérite d’Artiaga et de Letourneux est d’attirer aussi notre attention sur les aspects juridiques et institutionnels du mythe, que ses propres inventeurs peuvent casser par leur refus de faire évoluer le personnage. Le droit d’auteur français, qui interprète de manière très généreuse, le droit moral du créateur sur son personnage conduit parfois à des crispations qui s’avèrent toujours, à la longue, contreproductives. Fantômas a pu devenir un mythe parce qu’il a dit et continue à dire les peurs des sociétés modernes, mais il n’a jamais pu s’imposer comme un supermythe comme Batman ou Sherlock Holmes et les auteurs de ce livre montrent très bien la cause de ce demi-échec : la frilosité de certains à détacher une création de son contexte original.

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