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Blog Réflexions sur la littérature (2010 - 2014)

…pour lire Paul Nougé, de loin l’auteur belge le plus important du XXe siècle, et l’ouvrage de Geneviève Michel, Paul Nougé. La poésie au cœur de la révolution (Bruxelles, éd. Peter Lang, 2011), en offre une belle opportunité. Car avoir accès à l’œuvre de Nougé reste scandaleusement difficile, à la limite impossible : d’abord parce qu’elle ne fut jamais vraiment pensée pour la publication (la poésie telle que la concevait Nougé relevait plus de l’agit-prop : elle était un acte, une intervention, circonstancielle et partant éphémère) et elle n’a jamais été vraiment réunie (les publications sont éparses, incomplètes, parfois incertaines, Nougé ayant utilisé la pseudonymie ou l’anonymat chaque fois que cela s’avérait utile ou nécessaire).  Il y a certes l’utile anthologie de Marc Quaghebeur dans la collection « Espace Nord », mais pour tous ceux qui ont eu la chance de découvrir Nougé, cette sélection reste un pis-aller.

Le livre de Michel ne comble nullement cette lacune, il laisse même de côté des pans importants de l’œuvre, notamment photographique. Mais il a l’avantage de présenter une lecture forte, courageuse, antilittéraire (c’est-à-dire politique) de la démarche de Nougé. Comme le sous-titre l’indique, Geneviève Michel attache beaucoup d’importance à la comparaison du groupe surréaliste de Bruxelles (animé par Nougé, mais comprenant aussi Magritte, que le succès finira par éloigner des idéaux de sa jeunesse, et partant de Nougé, qui restera radicalement communiste, voire stalinien jusqu’à la fin de sa vie) et du surréalisme parisien autour de Breton. Celui-ci mettait la littérature au service de la révolution, celui-là pensait la poésie au cœur de la révolution. La nuance est de taille et attitre l’attention sur le caractère finalement plus radical des Belges : c’est en effet le changement de la langue, dont la poésie et son travail sur le lieu commun est la forme extrême, qui va juger du travail et de l’impact de la révolution. Sans changement de la langue, la révolution est vouée à l’échec, plus exactement au retour du déjà connu.

L’écriture de Nougé n’est du reste pas de celles qui s’accommodent facilement de l’étiquette traditionnelle de poésie. Comme peu d’autres, Nougé déconstruit radicalement ce qui est le socle même de l’institution littéraire : le nom de l’auteur, le désir de publication, l’obsession de la distinction, le souci de l’expression. Simultanément moyen et but de la révolution et de la mise en place d’une nouvelle forme de société où la notion d’individu bourgeois appartient au passé, les activités poétiques de Nougé ne visaient pas la lecture : elles cherchaient à déstabiliser le lecteur, dans l’espoir de produire à la fois de nouvelles formes de connaissance et de nouvelles formes d’action. La vie de Paul Nougé fut un échec total (pour plus de détails, voir la très belle biographie d’Olivier Smolders,  Paul Nougé, Écriture et caractère. À l’école de la ruse, éd. Labor, 1995). Mais personne n’a réussi à occulter définitivement ses textes, qui reviennent de partout.

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