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Du côté des auteurs

Le Morne au diable est un roman d’Eugène Sue de 1842, adapté en bande dessinée par Georges Beuville en 1950. La démarche paraît banale, mais l’affaire se corse rapidement. Le travail est en effet une commande du journal Tintin, qui pour avoir le droit de s’exporter en France a besoin d’un grand pourcentage de contributions non pas franco-belges, mais carrément franco-françaises – le Marché commun ne naîtra que quelques années plus tard. Le choix tombe vite sur Beuville, dessinateur, peintre, illustrateur et metteur en pages – il était un de ceux qui en 1937 avait conçu la maquette de Marie-Claire – pour lequel Hergé comme Jacobs avaient la plus vive admiration. Plus tard, des artistes comme Cabu, Bretécher ou Sfar partageront cet enthousiasme.

Mais les premiers contacts se passent mal : Beuville n’apprécie guère la bande dessinée, et la publication en feuilleton du Morne au diable révèle rapidement le grand écart entre les attentes du magazine Tintin et le travail de Beuville. Pour aller vite : on demande à l’auteur de boucler la fin de son histoire, qui tombe ensuite dans un oubli total.

Ce qui gêne chez Beuville, ce n’est ni le scénario, ni la moralité du récit, mais le style graphique, aux antipodes de la ligne claire simplifiée à l’absolu, immédiatement accessible aux lecteurs de moins de sept ans, que voulait la direction du journal. À voir les dessins de Beuville, parfois plus proches de Caran d’Ache (mais en couleurs) que d’une certaine forme aseptisée de ligne claire, on comprend le malentendu. L’oubli de son œuvre n’en est évidemment pas moins regrettable, d’autant plus que son omission dans l’histoire de Tintin illustre plus généralement la manière très sélective dont s’écrit parfois encore l’histoire de la bande dessinée.

On ne peut donc que remercier les publications de La Crypte Tonique, galerie bruxelloise animée par Philippe Capart, d’avoir reconstitué, à force d’un vrai travail de détective comme de bénédictin, l’ensemble de ce dossier et de nous offrir aujourd’hui une édition fac-similé, faite à partir des dessins originaux et respectant le format de la version originale, de ce Morne au diable de Georges Beuville.

Impeccablement imprimé, l’album de trente-cinq pages se complète d’un dossier critique, qui a toutes les qualités d’une publication proprement scientifique. L’un et l’autre constituent ensemble le numéro 14 de la revue maison irrégulièrement périodique et à thème variable, intitulée elle aussi La Crypte Tonique. Un pdf du dossier critique est offert gratuitement sur le site de la galerie (www.lacryptetonique.com). La lecture de ces pages aide à se faire une excellente idée des qualités picturales de Beuville, auteur de bande dessinée à son corps presque défendant, puis du contexte éditorial et commercial de son entreprise, dont bien des détails portent à conséquence.

La réédition du Morne au diable comble heureusement une lacune certaine dans nos connaissances de l’histoire de la bande dessinée. Il y en a bien d’autres, inévitablement, mais l’exemple de ce diptyque montre qu’il est à la fois possible et nécessaire de revoir le passé du médium à la lumière de ses rapports avec son contexte de publication, qui n’était pas l’album mais la presse.

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