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Du côté des auteurs

Que signifie, pour quelqu’un qui rêve de vivre la vie à travers la littérature, la rencontre avec un grand aîné ? Ma rencontre avec Jean Ricardou, qui vient de nous quitter brusquement, est sans conteste le moment qui m’a fait le plus réfléchir à cette question. Je connaissais bien le travail de Ricardou, ses textes de fiction aussi bien que ses livres d’essais, avant de participer à son séminaire, d’abord à Cerisy, ensuite à Paris, finalement dans un réseau multipolaire, fonctionnant en temps presque réel, qui n’était pas sans préfigurer, à l’époque de la photocopie et du timbre-poste, l’activité participative d’un groupe théorique sur Facebook. Ses textes, à la limite, auraient pu me suffire, et jusqu’à aujourd’hui je continue à penser qu’on n’a rien fait de mieux sur le Nouveau Roman que les articles utilement réunis dans les volumes Problèmes du nouveau roman (1967) et Pour une théorie du nouveau roman (1971). Ils restent d’une fraicheur, d’une perspicacité, d’une justesse profonde que je n’ai retrouvées plus tard que chez un Barthes ou un Paulhan. Mais la vie a fait qu’il était aussi le premier grantécrivain dont j’ai vraiment pu m’approcher et cette expérience, qui a commencé il y a trente-cinq ans, a fait dévier toutes mes idées sur l’écriture comme sur la vie. Qu’on me permette ici d’en détacher trois éléments.

D’abord, la dimension collective du travail d’écriture, qui n’était nullement l’effacement de la parole individuelle dans un tout collectif. Il régnait dans le séminaire un esprit d’émulation dont chacun sortait gagnant. On augmentait en force mais aussi en indépendance, dans l’exacte mesure où on acceptait de se mettre au service d’une pensée et d’une pratique communes. En même temps, le clivage entre travail personnel et travail collectif tendait rapidement à devenir sans pertinence, dans un esprit « mousquetaire » qui a su révéler chez tous le meilleur d’eux-mêmes.

Ensuite, l’apprentissage d’une véritable modestie, qui n’est pas source de réserve ou de retrait, mais leçon de courage et d’initiative. On n’hésitait pas, dans le séminaire, à « récrire » des classiques. Non dans un but d’hommage, ou si on veut de pastiche ou de parodie plus ou moins involontaires. Le dessein fut sans exception didactique : en montrant qu’on peut « corriger », c’est-à-dire améliorer, jusqu’à ceux et celles qu’on admirait le plus, Ricardou tenait à nous faire comprendre qu’on peut toujours faire mieux et qu’il ne faut jamais se lasser de reprendre son propre travail. Leçon vite et durablement acquise : l’autocritique n’est pas nécessairement une affaire d’humiliation, il en existe une version positive qui profite à tous, quel que soit le niveau ou l’âge.

Enfin, la passion de la théorie, qui est tout sauf le contraire de la pratique. Jean Ricardou faisait travailler ensemble des chercheurs sans véritable expérience d’écriture et des auteurs moins séduits par l’exercice d’une parole théorique, parfois jugée stérile ou fausse. Ici aussi, le déniaisement fut rapide, à tel point que le séminaire ne tardait guère à devenir le chantier du « mixte », ce lieu où les différences entre pratique et théorie pouvaient non pas se dissoudre mais s’opposer avantageusement les unes aux autres. Jean Ricardou a toujours été un grand dialecticien, mais sa dialectique préférée était la variante particulière chère à Adorno : la dialectique négative, c’est-à-dire sans moment de synthèse ou de pacification.

Ces leçons n’étaient pas toujours drôles à entendre. Qu’on le veuille ou non l’écriture reste une activité solitaire et le prestige de l’auteur individuel n’a pas disparu, de même l’autocritique n’est pas un geste naturel et  les échanges de la pratique et de la théorie ne se font pas non plus en un tournemain. Mais l’exemple de Ricardou, qui n’avait pas peur de faire ce qu’il disait, alors que beaucoup se contentent de dire ce qu’ils font, s’avérait contagieux dès la première minute, parce que la leçon proposée était fondamentalement un modèle d’émancipation.

J’ai toujours pensé que l’aventure des Impressions Nouvelles prolonge l’esprit du séminaire de Jean Ricardou. En ce sens, le catalogue de la maison et le goût commun de la recherche et de l’invention instruites par la réflexion peuvent être vus comme un hommage rendu à un maître exceptionnel.

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