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Blog Réflexions sur la littérature (2010 - 2014)
27 février 2012

De toutes les formes de poésie, le lyrisme, quand la parole « chante », est la plus difficile. Il est à la fois ce qui offre le moins et demande le plus. Le lyrisme, en effet, exige l’adhésion absolue du lecteur à la position de l’auteur, à qui il doit répondre en faisant sienne l’émotion du texte. Mais ce que le lyrisme propose est, paradoxalement, très peu, dans la mesure où l’écriture-chant est avant tout une variation sur la figure de l’exclamation (le lyrisme, c’est au fond le vocable « ô », mais n’oublions pas que ce vocable s’adresse à quelqu’un, et que l’écho compte), l’excès du sentiment rabotant souvent la palette des formes comme des thèmes.

C’est à dire de Franck Venaille (Mercure de France, 2011) est un exemple de lyrisme absolu, plus exactement encore de lyrisme absolu. Non pas à cause de la relative minceur de ses contenus (on est loin ici de l’inspiration large de La Descente de l’Escaut, un des plus grands livres de la poésie contemporaine, récemment repris en poche chez Gallimard), mais par la richesse de son invention formelle, somptueuse en ses mille et une variations sur le trop-plein du sentiment et toujours à deux doigts de l’amuïssement, de l’incapacité de poursuivre. Cette tension entre plein et vide se traduit par deux sortes de coupures : au niveau du vers, le texte oscille entre mot et verset, entre description et métaphore, entre le grand répertoire (voire les grandes orgues) et l’humilité d’une confession sans fard ; au niveau du livre, il hésite entre le souffle narratif et la déclinaison de quelques pauvres motifs de base (vieillesse, nostalgie, angoisse, solitude, mais aussi joie).

On doit aimer le culot du lyrisme absolu et son goût du risque, c’est-à-dire de l’ennui : quand la parole ne passe pas, ce dernier est monumental (ce n’est évidemment pas le cas ici, sauf par moments, et c’est tout à fait à l’honneur du poète, qui ose flirter avec ce monstre). C’est sans doute cela qui le distingue du néo-lyrisme, très en vue de nos jours comme l’arme ultime ou toute nouvelle de la lutte contre les néo-avant-gardes, jugées illisibles et prétentieuses (l’ennui, ici, est d’un autre ordre, on l’a compris). Venaille, qui a glissé imperceptiblement de l’avant-garde au lyrisme (son premier livre date des années 1960 déjà !), est là pour nous rappeler que la soif du dépassement n’est l’apanage d’aucune tendance.

Il convient du reste de le rappeler, comme le fait Ronald Klapka dans son billet du 23 février 2012 sur son site de la Magdelaine : « Ceci étant dit, lyrisme ne signifie par forcément pour l’auteur de ces lignes, déploiement de fastes verbaux, enchantements de langue. À prendre au mot ceux d’Apollinaire, une lyrique intérieure peut se signifier en quelques mots qui renversent cette perspective » (http://lettre-de-la-magdelaine.net/spip.php?article280). Cela ne donne évidemment que plus d’attrait au défi terrible du lyrisme.

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