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Blog L'enfance de l'art
7 février 2018

La littérature est un royaume abandonné. Elle a perdu la clé du savoir et de la culture pour devenir une catégorie du divertissement. C’est à partir de cette place incommode que les romanciers d’aujourd’hui doivent jouer la partie en cours, si mal engagée qu’elle soit.

Au moment où je trace ces lignes, 6 août 2017, une ambiance de morosité, d’idéologie abstraite, de rancœur, de déconnexion de la réalité, d’images brutales et de jeux de rôles baigne l’Europe : une Europe des attentats extrémistes, des machines intelligentes et des administrations folles, des religions cruelles et de la pauvreté ordinaire. Cette ambiance est propre aux fins de règne et aux chutes d’empire. Elle est peut-être provisoire mais elle a quelque chose de délétère et elle s’infiltre partout.

Dans l’espèce de guerre larvée où nous entrons, du fait des bouleversements géopolitiques, de la myopie des décideurs et du flottement idéologique des gouvernements, le sens se perd. L’actualité et la durée se confondent. Les causes sont prises pour des effets. Il faut chercher d’autres viseurs que les médias, qui sont parties prenantes dans l’affabulation du monde au service de l’illusion.

Les illusionnistes se distinguent des artistes, non par le talent, qui se trouve partout, mais par l’intention : ils n’ont pas pour fin dernière la vérité.

Cette situation a été bien épinglée par Graham Greene, dans sa lettre à un journaliste du Sunday Times : « Peut-être qu’une des raisons pour lesquelles les romanciers cherchent à prendre toujours plus leurs distances vis-à-vis des journalistes, c’est que les romanciers essaient d’écrire la vérité, et que les journalistes essaient d’écrire de la fiction. »

Nous avons sous les yeux la signature du désastre : le remplacement généralisé de toutes les formes de relations culturelles et sociales gratuites par la fonction commerciale. Seul le vécu personnel et privé y échappe en partie. La gratuité de la pensée et du langage, mais aussi de la civilité et du plaisir, en s’effaçant, emporte avec soi l’individu, les lettres, la nature. Mais le discours universel des médias, confirmé par les statistiques et par l’Histoire, est que la vie ne cesse de s’améliorer, que les dommages sont mineurs, et les bénéfices immenses. Le passé nous est présenté comme un mensonge dont il est temps de s’éloigner. Et ceux qui s’étonnent, ou trouvent des preuves du contraire, sont taxés d’extrémisme. La cécité triomphe partout. Au royaume des borgnes, les aveugles sont rois.

Je sais pourquoi je suis écrivain : parce que je crois aux solutions imaginaires. Elles échappent aux ruines de la parole et au vacarme des images. Ou plutôt, elles se substituent à eux, et décrivent l’univers visible dans sa beauté terrible, en laissant le néant devant son miroir.

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