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Blog Réflexions sur la littérature (2010 - 2014)

On connaît en France les témoignages d’André Schiffrin sur les mutations du monde éditorial dans les années 1980 et 1990, où les concentrations massives ont bousculé rapidement et le rôle de l’éditeur littéraire (à qui l’on demande maintenant du faire du chiffre, rien que du chiffre) et celui de l’édition traditionnelle (qui cesse d’être un secteur indépendant pour s’inscrire toujours davantage dans la logique multimédia des grands consortiums). L’édition sans éditeurs (La Fabrique, 1999) est devenu un classique dans le domaine des études sur le monde de l’édition – et la Bible de tous ceux qui militent en faveur d’une édition vraiment indépendante.

Les publications de Schiffrin ont été complétées depuis par celle de J.B. Thompson, Merchants of Culture (Polity, 2009 ; Penguin, 2012), qui brosse aussi un tableau très nuancé des changements qu’entraîne la révolution digitale. Toutefois, le livre le plus fascinant en la matière est aujourd’hui sans conteste The Adaptation Industry de Simone Murray (Routledge, 2011). Rituellement, je devrais ajouter ici : “Hélas non encore traduit en France”, mais la nature des exemples étudiés, tous anglo-saxons, et surtout les différences, malgré tout réelles, entre traditions éditoriales à l’époque de la globalisation, font qu’une traduction n’aurait de sens que s’il s’agit d’une… adaptation.

Que dit Murray ? Son livre, dont le caractère novateur a été immédiatement reconnu, y compris en France (voir l’introduction de Jean-Louis Jeannelle au numéro spécial de la revue Critique sur “Cinélittérature”, 795-796, 2013), insiste sur deux choses.

Premièrement, la dématérialisation du texte. Ce phénomène ne renvoie pas à la numérisation des signes, même s’il existe sûrement un rapport entre numérisation et dématérialisation, mais au fait qu’une œuvre littéraire est de nos jours avant tout un “contenu”, c’est-à-dire une idée, une trame, un monde, susceptibles de se matérialiser en autant de formes et sur autant de plateformes que possible. Ou pour le dire crûment : un livre n’est plus adapté à l’écran (ou converti en jeu vidéo, etc.), ou inversement ; un livre est une idée qui ne peut plus prendre la forme d’un livre que s’il peut en même temps se réaliser sous forme de film (de jeu vidéo, etc.).

Deuxièmement, la redéfinition de la chaîne du livre. Dans le système traditionnel, cette chaîne s’organisait autour d’un objet (le texte) et engageait un certain nombre d’acteur : l’écrivain, l’éditeur, le critique, le lecteur. Aujourd’hui, il ne reste plus rien de ce système. Non seulement parce que l’objet central n’est plus le texte, mais le contenu, plus exactement la propriété intellectuelle qu’il représente et la possibilité de la vendre de mille et une façons (dans le monde anglo-saxon, on vend souvent les droits aire géographique par aire géographique et tirage par tirage). Mais aussi et surtout parce que les acteurs clés ne sont plus l’écrivain, ni l’éditeur : le premier ne doit plus écrire, mais fournir des idées ; le second est devenu un comptable, dont le rôle créateur est remplacé par les agents (notamment, car il y a d’autres fonctions, moins connues du système français comme le “editor”) et, plus encore, par cet acteur plus hybride (pour parler comme Latour) qu’est l’imbrication du système des prix, du marketing, des foires où se négocient toutes sortes de droits, et ainsi de suite.

The Adaptation Industry, qui se lit comme un roman, est évidemment un livre qui fait peur. En même temps, la lutte pour une autre édition est perdue d’avance si on ferme d’avance les yeux sur ce qui est en train de se passer dans l’édition non indépendante. Mais cette dernière n’est pas forcément la seule possible à l’avenir, tout comme le travail des indépendants, auteurs, éditeurs et lecteurs réunis, n’est pas non plus le triste résidu d’un monde qui refuse de mourir.

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