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Blog L'enfance de l'art

Aujourd’hui que les scrupules dans la précision de la mémoire, dans la vérité de la vision, occupent si complètement l’espace de mon écriture, je n’ai plus beaucoup de temps pour mentir dans la vie ordinaire. Et cette vie est devenue si semblable à un rêve qu’il n’y aurait aucun sens à la dissimuler ou à la truquer.

Mais chaque fois que je repense à l’étrange Martien que j’ai si longtemps été, jusqu’à la fin du XXe siècle, je vois bien que c’était un menteur, faute d’avoir découvert le secret du mensonge véridique, qu’on appelle aussi : la littérature.

J’écrivais sottement des récits imaginaires, j’inventais de toutes pièces, je m’éloignais de moi en écrivant, et pour rattraper le fil, je retouchais ma vie sur le vif en mentant.

Il est vrai que j’avais depuis longtemps pris l’habitude de mentir, pour me protéger du réel qui m’intimidait.

J’ai menti pendant quarante ans, mais d’un bout à l’autre de la chaîne, mes mensonges ont souvent varié. Ils ont eu dix formes différentes. Chacun d’eux tenait compte de la réalité du moment, des puissances subtiles auxquelles j’étais soumis, et du besoin que j’avais pour survivre de truquer les comptes.

Mes mensonges à  mes parents consistaient surtout à leur dissimuler que je n’aimais pas les repas avec eux, ni les soirées avec eux, ni les vacances avec eux – que je ne les aimais pas, que je n’aimais que lire. Je réussissais ce tour de force de lire du matin au soir en cachette. Mais après que je les ai eu quittés, je n’ai pas cessé de mentir pour autant : à mes proches, à mes employeurs, et surtout à mes femmes.

Une demi-vie durant, j’ai baigné dans un climat de fuite, de refus, de masques – fausse vérité, qui ne consistait pas à rapporter des faits inexacts, mais à inventer en restant très près du réel. Par exemple, je faisais une conférence le lundi, et je passais la nuit du lundi au mardi sur le lieu de ma conférence. Mais j’avais demandé une chambre double dans l’hôtel que les organisateurs m’avaient réservé. Il me suffisait de dire « j’ai dormi comme une masse dans cet affreux hôtel Mercure », où en réalité je n’avais pas vraiment fermé l’œil,  pour que toute la soirée, tout l’adorable petit déjeuner au lit le matin venu, puissent se raconter avec un grand luxe de détails.

Cette sincérité biaisée, ces mensonges sélectifs et heureux, ne pouvaient fonctionner que si en effet les gestes cachés, les moments dérobés, n’avaient vraiment aucune importance. .

Il y avait un ailleurs où les actes et les paroles comptaient réellement.

Je me réveillais, je faisais quelques mouvements vers la lumière, je touchais mon corps de mes mains, et je sentais que j’étais vivant d’une vie très présente, d’une vie de flammes. Je m’asseyais dans le canapé, j’avalais le restant de nuit qui emplissait ma bouche, je pensais à des riens: la ville, la forêt, les voyages, le flottement d’une érection mécanique, ou le plaisir de la biscotte à la confiture de mirabelles, puis je pensais à écrire, à faire un petit galop matinal, et me voilà sur mon écran, regardant les lettres et les mots qui naissaient, ce n’était plus une fuite, c’était déjà le roman du jour, je ne pensais plus à rien ni à moi, je relisais, je sautais dans le flux, j’attrapais le fil invisible, jusqu’à ce qu’il casse, et dessine le signe de Zorro en disparaissant.

Alors, nourri de ces quelques phrases, je revenais vers le masque de mes journées. Et avant de m’habiller, d’aller gagner ma vie, j’inventais un premier mensonge, pour les seuls yeux de Dieu.

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