Blog L'enfance de l'art

Enfant j’étais timide et je le suis resté. Mais ma timidité s’est déplacée si fortement qu’elle ressemble à présent à une musique. C’est un flottement dans l’air, à la fois déchiré et joyeux – entre l’angoisse et le bonheur. Elle me sert désormais de moteur, quand je parle en public, sous le regard des témoins.

Là, dépliant mes phrases une à une, presque sans hésitation, j’ai le sentiment curieux de n’avoir plus vraiment affaire au langage, grâce auquel on s’exprime dans un corps donné, mais à la langue tout entière.

Évidemment la langue est plus grande que nous et nous échappe par l’immensité de ses connexions ; mais la multiplicité des modes d’expression que me donnent le vide et la peur me pousse hors du cercle de mes moyens ordinaires. Parlant en public, je vois surgir devant moi un choix incessant, mouvant et rapide des mots qui m’attendent, une ampleur de moyens d’expression et de pistes à suivre qui me sont inconnus ou fermés lorsque je suis seul chez moi avec ma feuille et avec mon travail. Tout s’accélère. J’aperçois un nouveau style d’écriture et de pensée. Je découvre le plaisir d’aller plus vite que la main, ce que la parole permet lorsqu’elle est lancée et qu’elle se propage à la vitesse panique de l’esprit. Je trouve alors des idées et des rythmes qui me surprennent et que j’explore pour la première fois.

Parler, avoir des aperçus qui se mettent en cercle dans la parole, crée un rapport presque heureux au regard, au corps d’autrui, et offre une aisance nouvelle, un stimulant, une commodité, que l’ardeur ordinaire du travail nous refuse si souvent.

Il est tellement plus facile de parler que d’écrire. D’échapper au miroir de l’écran. De se perdre avec rigueur. Ne commençant jamais vraiment par le début, partant presque au hasard pour laisser revenir, presque à la fin, le point de vue inaugural. Et tirant de la rencontre entre ce qu’on voulait faire et le moment où le sens véridique se dégage la jouissance d’être un autre : plus rapide et plus vivant.

Parler en public n’est rien d’autre, pour moi, qu’écrire à l’encre invisible, et je ne me suis jamais senti plus heureux que quand, le garrot de la timidité se desserrant, j’apercevais se dessinant sous mes yeux le roman qui est dans la voix.

25 octobre 2017

Avec L’amour et puis rien (éd. L’Herbe qui tremble, 2017), Luc Dellisse publie un très beau livre, un de ses meilleurs sans doute. Le texte …

11 août 2017

(en sortant d’un entretien avec Frédéric Boilet le 7 août 2017)   L’Épinard de Yukiko, dont les Impressions Nouvelles publient une nouvelle version diversement élargie …

31 juillet 2017

De passage à Lisbonne, je visite en bon touriste Ler Devagar (« Lire lentement »), la grande librairie dans le vent (nouveautés, occasions en plusieurs langues, bar, …

24 mai 2017

Un écrivain n’a pas droit au pilotage automatique. Il doit faire le travail lui-même, avec des moyens de fortune. Il a le front sur la …

25 avril 2017

Récemment, cette rubrique a lancé un appel aux lecteurs à s’approprier, par la voix comme par l’image, un texte des Impressions Nouvelles. Vincent Tholomé est …