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Blog Réflexions sur l'humanitaire et ses dérives (2013)

Cher Docteur Xavier Emmanuelli, Monsieur le Président du Haut Comité pour le Logement des Personnes Défavorisées, Monsieur l’ancien Secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargé de l’Action humanitaire d’urgence,

Si vous prenez le temps de lire ce petit mot, je veux d’abord vous dire merci pour l’œuvre humaine que vous avez accomplie dans ce que l’on pouvait appeler jadis l’humanitaire.

La création de Médecins Sans Frontières (1971), puis celle du Samu social de la ville de Paris (1993), furent à l’époque des initiatives louables et puissantes, avant d’être piégées par leur propre succès, par leur marche en avant sur les chemins obscurs et minés d’un nouvel ordre mondial criminel.

Comme tout un chacun, lorsque j’étais en France, je vous ai vu soigner des pauvres à la télévision et leur faire des piqûres salutaires tout en expliquant vos combats, l’œil tourné vers la caméra. Mais quand il m’a fallu trouver un titre cet été à la lettre que je venais d’écrire à l’Abbé Pierre, comme à un vieil ami de mon enfance chrétienne, j’ignorais que vous aviez publié un livre en 1991, chez Albin Michel, ayant pour titre « Les prédateurs de l’action humanitaire ». Mon éditeur, qui l’ignorait aussi, peut en témoigner. Aussi, c’est en toute innocence que j’ai intitulé ma lettre « La charité des prédateurs ». J’espère que vous ne m’en voudrez pas de cette légère ressemblance par coïncidence.

Vingt-deux années ont passé depuis la publication de votre livre, que j’ai pu me procurer par une autre coïncidence qui serait trop longue à raconter ici. Trouver un ouvrage de vous en Asie du Sud-Est, aussi longtemps après, relève du merveilleux ou peut-être du miracle.

Cette lecture, je dois vous le dire, m’a beaucoup intéressé et profondément touché, notamment sa dernière partie où vous parlez de votre Foi, cette Foi que je partage avec vous grandement, même si nous ne parlons pas tout à fait de la même chose quant à son objet, et même si j’ai quelques réserves, parfois, sur le vocabulaire choisi. Personnellement, je suis un pacifiste chevronné, un utopiste qui croit au pouvoir des vrais mots, un désobéissant dans l’âme contre l’ordre dominant et la farce des hiérarchies, et je ne me reconnais pas dans cette expression inquiétante de Soldat de Dieu que vous employez pour vous définir dans votre action sur terre. Un « vecteur », un « relais », un « porte-parole », pourquoi pas, puisque vous pensez à un dieu unique plutôt que, comme j’en ai la conviction, à un Principe de création impossible à anthropomorphiser ; mais grand dieu, « un soldat », non jamais !

Par ailleurs, j’ai appris beaucoup de choses que je ne connaissais pas sur votre carrière, sur Médecins Sans Frontières et la scission idéologique qui a abouti à la naissance de Médecins du Monde. Et bien sûr, je fus en accord avec vous, ancien jeune communiste, sur un certain nombre de prédateurs que vous pointez du doigt : médias et politiciens, notamment.

Mais comme vous le savez, il y en a bien d’autres encore aujourd’hui avec les « avancées » technologiques de ces dernières années au service de la publicité régressive et du marketing larmoyant, avec le développement du Social Business, du BOP (Bottom of the Pyramid), des « Fondations » et associations charitables et humanitaires en millefeuilles (comme le gâteau à partager), des niches promotionnelles à « show-bizz & people », de la microfinance des « banquiers solidaires » – absurde oxymore ! –, etc.

Si vous me faites l’honneur de lire mon petit livre (que je vais vous faire parvenir), cher Docteur Emmanuelli, vous trouverez un certain nombre de ces nouveaux prédateurs, nationaux et internationaux, que je ne peux citer ici, mais qui sont tous liés d’une manière ou d’une autre au capitalisme délétère et à ses méfaits invasifs…

Ceux que vous évoquez restent hélas d’actualité, car rien n’a été fait pour les empêcher de nuire, et vous-même, d’ailleurs, parlez de tandem obligé entre l’humanitaire et la publicité pour engranger des dons, ce en quoi je suis loin d’être d’accord avec vous sur ce point, car l’argent pourrit durablement et en profondeur cette cause humaine à travers le monde.

Au Cambodge, par exemple, mais aussi dans la plupart des pays d’Asie du Sud-Est, cet humanitaire aux poches pleines sponsorisées est une véritable catastrophe, il se retourne en fait cruellement contre les populations les plus pauvres et les plus vulnérables.

Venez faire un tour à Phnom Penh, cher Docteur, ou même à Bangkok, ou dans la belle Indonésie frappée elle aussi massivement par le tsunami de décembre 2004, et je vous montrerai où passe l’argent si chèrement collecté.

Je vous montrerai les 4X4 rutilants et obscènes de ces ONG emphatiques, arrogantes, de ces fondations-associations-missions ou que sais-je, avec des armées de cadres et de bobos suffisants et vulgaires qui font vivre des hôtels huppés et des grands restaurants, des batteries de boutiques de luxe devant lesquelles pleurent des familles qui n’ont rien et des enfants bientôt chassés de leurs misérables logements, et cela pour « moderniser » la capitale et enrichir les mafias de Hun Sen, l’ancien khmer rouge travesti en démocrate et sous assistance massive de devises occidentales, avec de beaux quartiers ghettos où, grâce à ces grandioses actions humanitaires invisibles (contrairement à leurs « acteurs »), les prix de l’immobilier s’envolent et deviennent inaccessibles aux vrais gens en douleur.

Venez, et nous irons en bus dans l’intérieur des terres et dans les zones rurales, là où j’habite, bien trop inconfortables pour les humanitaires en mission calibrée, et pour les bénévoles qui ont peur de la crasse, du désordre de la vraie misère et des moustiques pas assez touristiques… Vous m’expliquerez alors peut-être pourquoi ils mettent des photos sur leurs sites publicitaires appelant aux dons, alors qu’ils n’ont jamais mis les pieds plus d’une journée ou deux sur ces terres malades. Je crains, hélas, de ne rien apprendre que je ne sache déjà.

Toutes ces dérives n’étaient qu’embryonnaires à votre grande époque, cher Docteur, mais aujourd’hui elles sont le quotidien que nous vivons grâce à l’humanitaire moderne et à l’évolution cancéreuse de ses mille et un business occidentaux cupides, qui sont la honte de notre humanité, cette humanité que vous chérissez tout autant que moi.

Mon fils est mort à cause de ces gens-là, Monsieur, à cause de ces « généreux prestataires » aux services hautement rétribués qui ont refusé de m’aider à le sauver parce que je ne rentrais dans aucune de leurs cases administratives, parce que moi, Français clandestin en Asie, j’étais en situation irrégulière à leurs yeux.

C’est vrai, mon dieu, qu’il est plus « régulier », plus légal, plus humain, plus digne du serment d’Hippocrate dont ces drôles de chrétiens en costumes de prix n’ont jamais entendu parler, de fermer les yeux sur les vrais problèmes politiques et sociaux d’un des pays les plus pauvres de la planète, d’un pays au peuple exploité de partout mais avec une croissance à plus de 10 % qui excite les investisseurs, de fermer les yeux sur la mort d’un enfant franco-cambodgien qui n’était pas en demande d’adoption par de braves occidentaux, le pauvre – avec un peu de chance, il aurait pu s’épanouir dans le parc matrimonial d’Angelina Jolie –, plutôt que de faire preuve d’humanité, cette simple humanité fossile enfouie en chacun de nous, et qui n’existe plus aujourd’hui à l’air libre dans l’humanitaire divertissant et le caritatif à déduction fiscale.

Pardon d’avoir été un peu long, cher Docteur Xavier Emmanuelli, mais j’espère que ces quelques lignes vous auront au moins donné l’envie d’entrouvrir mon petit livre et d’y suivre le cheminement de mes douloureuses pensées et de mes lucides réflexions sur l’humanitaire d’aujourd’hui et ses innombrables prédateurs, les éternels comme les nouveaux, qui prolifèrent à la faveur des « innovations » et des lois sur mesure.

Faire du caritatif ou de l’humanitaire au 21e siècle sans combattre avec ardeur, avec fureur, les causes de la pauvreté et de la souffrance humaine, c’est comme vendre des écharpes labellisées commerce équitable pour soigner des mourants de la grippe aviaire. C’est une triste farce qui abîme et détruit au lieu de servir Dieu, comme vous dites… et la cause du Vivant. Me comprenez-vous ?

Avec tout mon respect et mes très cordiales salutations,

Christophe Leclaire

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