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Blog Réflexions sur la littérature (2010 - 2014)

La préparation d’un article sur Temps mort de Jean-Christophe Cambier, expérience des limites qui n’est pas sans rapport avec Agathe de Paul Valéry, m’a conduit à relire une fois de plus, avec une fascination qui ne se dément jamais le volume Ego Scriptor et Petits poèmes abstraits (quelques textes et fragments sur littérature et poésie provenant des Cahiers mais repris de manière utile et séduisante dans la collection « Poésie »). Formulant une théorie de la « fabrication » du poème –et du poème comme objet « fabriqué »–, ces pages m’ont frappé surtout par la curieuse absence d’un fait poétique de base : la lecture.

On sait Paul Valéry en guerre avec ses lecteurs. À ceux qui l’aiment il reproche de le faire pour de mauvaises raisons (par exemple la beauté des vers ou  la personnalité de l’auteur). Il ne se lasse jamais de caricaturer les analyses qui sont faites de son œuvre, car elles ratent systématiquement les enjeux essentiels (la littérature non comme but mais comme moyen, en l’occurrence d’analyse –analyse de soi comme analyse du monde). Au fond il avoue n’écrire que pour lui-même, seul adversaire digne des problèmes et des défis qu’il se pose au moment de l’écriture. Le lecteur n’est admis que dans la mesure où il calque ses attentes sur celles de l’auteur même (pureté, compréhension, découverte du monde comme « possible », mais dans un sens tout autre que chez Deleuze). Comme lecteur, Valéry illustre de manière superlative le phénomène de ce que les Anglo-Saxons appellent « intentional fallacy », à savoir l’erreur qui consiste à penser que le sens d’une œuvre ne peut être évalué que par rapport aux intentions de l’auteur.

Plus fondamentalement encore, on ne surprend jamais Paul Valéry en train de lire : Mallarmé, par exemple, c’est moins un texte qu’on lit qu’une collection de souvenirs ; ailleurs, les étiquettes l’emportent souvent sur le contenu des bouteilles (pour rependre une image chérie de l’auteur). Si Valéry passe en détail sur un texte, c’est toujours lui-même qu’il (re)lit : avec une acuité et un sens critique sans pareils, il est vrai, mais aussi avec une restriction de champ dont il importe de prendre la mesure. Certes, d’autres textes, Variété par exemple, forceraient à revoir ce jugement trop peu nuancé, mais l’impression de lecture qui se dégage du volume Ego Scriptor est assez massive.

La méthode valéryenne a de nombreux avantages. L’exclusion du lecteur et de la lecture a permis à l’auteur d’élaborer une œuvre qui s’interdit ce dont Valéry a horreur par-dessus tout : la facilité, l’effet de manche, la hantise de la séduction, le désir de plaire, l’envie d’être publié, le manque de courage qui conduit à accepter le point final. Mais ce goût d’un certain absolu a aussi un prix. Valéry ignore le plaisir de se voir contredit (sauf par lui-même, mais c’est un plaisir moindre), l’excitation de prendre la balle au bond (ce qui en tient lieu chez lui, c’est la commande, mais celle-ci n’est jamais violente), la joie, enfin, que procure l’admiration d’autrui (non pas l’admiration par autrui, dont Valéry se méfie à juste titre, mais l’émerveillement produit par les textes des autres).

Paul Valéry n’a pas la larme facile : c’est ce qui le distingue honorablement de beaucoup d’autres poètes. Mais il a aussi l’admiration très difficile. Sans doute cela le rapproche-t-il aussi de plus d’un poète et écrivain. Mais ce n’en est pas moins un manque à regretter.

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