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Blog Réflexions sur la littérature (2010 - 2014)

C’est un fait divers comme un autre. Dans la chaîne de librairies nord-américaine Chapters, le rayon poésie semble avoir disparu. La où « il » était, se trouve maintenant le « ça » du rayon « true crime » – difficile à traduire mais facile à comprendre, le terme connote surtout un genre de bandes dessinées mal réputées qui faisaient florès dans les années 40 et 50, juste avant les grandes purges de Wertham et Cie.

La poésie, face aux gangsters, aurait pourtant tort de se plaindre. Elle se tromperait sûrement à s’en prendre une fois de plus à l’appât de gain de ceux qui produisent des livres (les écrivains, les éditeurs, les libraires) et à la paresse ou la curiosité mal placée de ceux qui en lisent (les lecteurs, hommes et femmes confondus). Si le marché préfère le document policier, de préférence gore et trash, la poésie doit en tirer les leçons.

Celles-ci pourraient être doubles. Ou bien le poète décide de suivre la pente de la librairie et de se reconvertir en auteur de fictions criminelles. Il n’y a rien de répréhensible à une telle démarche, qui aidera sûrement le à relever le niveau moyen de tout ce qui se vend sous le label de thriller authentique. On sait du reste que les poètes s’y connaissent en littérature alimentaire. Un avantage indirect non négligeable serait peut-être aussi la diminution du nombre de recueils continuant à paraître malgré et envers toute l’indifférence des lecteurs.

Ou bien le poète assume l’importance du fait divers meurtrier et crapuleux et s’applique à en faire de la poésie. C’est la solution qu’explore un Frédéric Boyer dans Le Goût du suicide lent (P.O.L, 1999). L’auteur s’y confronte à ce que l’on n’ose pas trop regarder en face en régime poétique : le noir, la folie et le chagrin de ces vies que rien de profond ne vient jamais racheter et qui se perdent entre bière, télévision, bêtise, mauvais amis, mauvaises amours et violence. Cette solution est la plus courageuse, du point de vue littéraire comme du point de vue humain. Elle est par conséquent la plus difficile et la plus rare.

Vérification faite, il apparaît que le rayon « poésie » a seulement migré. On le trouve maintenant dans un tout autre coin, côté jardin et cuisine. C’est, dit-on, pour mieux séduire le lecteur amateur de vers.

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