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Blog Réflexions sur la littérature (2010 - 2014)
17 décembre 2012

Je ne suis pas bibliophile, mais je suis sensible à la vie des livres, à leur manière de circuler, d’un lecteur, d’un lieu, d’un contexte à l’autre. J’aime autant les livres défraichis, bon marché, abandonnés que les tirages de tête, les éditions de luxe, les volumes reliés, les imprimés sur vélin. Mais par-dessus tout j’aime les ouvrages où l’humilité de l’objet (je ne parle pas du contenu, on l’a bien compris) va de pair avec une trace de sa vie antérieure.

Devant moi se trouve un exemplaire de Violet Prater (“La Violette du Prater”, coll. 10/18) de Christopher Isherwood, une des éditions les plus singulières que j’aie jamais vues. L’objet est minuscule (6 sur 10 environ) et mince comme quelques feuilles de papier à cigarette, son format oblong, sa couverture jaune et rouge n’est guère plus épaisse que celle d’un magazine quelconque, l’intérieur des pages contient un texte présenté sur deux colonnes, le livre est agrafé, et le tout est… offert gratuitement, en l’occurrence aux soldats américains combattant outre-mer pendant la Deuxième Guerre Mondiale (suppose-t-on, voir plus bas).

J’avais toujours pensé que la US Navy avait abreuvé les GI semi-analphabètes de comics et de petits guides Assimil, mais d’après les extraits du catalogue où l’on trouve aussi Wells et Conrad, le niveau des publications était tout sauf négligeable. Certes, La Violette du Prater est un roman anti-nazi, mais il n’est pas que cela (le texte reste en tout premier lieu une satire féroce du monde du cinéma, et une tentative fascinante, bien dans la lignée d’Isherwood, d’écriture autofictionnelle).

Cette anecdote a une morale. Une politique culturelle du livre ne doit pas avoir peur de ses ambitions. Que l’on sache, les États-Unis n’ont pas perdu la guerre. À moins que. Le roman d’Isherwood est de 1945, comme l’atteste la formule de copyright. Le livre n’a pas d’achevé d’imprimer. On peut donc penser également à la Corée ou au Vietnam. La morale serait un peu moins sauve dans ce cas.

Reste l’envie de partager les livres qu’on aime. Combat de tous les jours.

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