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Blog L'enfance de l'art
6 décembre 2010

Saint-Thomas est le patron des écrivains. On lui montre à la télé des plaies bien réelles et il doute. Il voudrait toucher, il voudrait mettre son doigt. Aussitôt la voix off du monde se déchaîne. Alors c’est ça, l’écriture ? Les souffrances du monde ne lui suffisent pas ? Elle veut encore les accroître ? Y rajouter du voyeurisme ? Des attouchements ? Pour prouver quoi ? Le flux est le seul monde. Les yeux sont les seules connexions.

On finirait par vous faire croire que les images sont libres. Qu’en passant devant un écran, vous surprenez par hasard une scène de guerre ou un baiser entre deux stars. Que ce n’est pas vous, lié pieds et poings, la lumière dans le visage, qui subissez ce bombardement d’informations visuelles truquées.

Grâce au zapping, vous pouvez pourtant constater que les images sont les mêmes partout, avec de légers décalages. L’intérêt est ailleurs, dans la voix qui les accompagne. Qui vous dit que le même est un autre, que le presque rien est le presque tout. Ou alors il faut couper le son. Aussitôt la tête se libère. Les images redeviennent partiales, mais précises et cruelles. Vous distinguez mieux à présent les traits de l’homme politique ou du GI. Vous voyez leurs yeux perdus, leurs lèvres qui s’agitent dans le vide. Vous surprenez en gros plan comment ils se trompent ou se mentent. Close-up sur leur mensonge en direct.

Les fenêtres mobiles d’internet, les mille facettes de youtube, s’ouvrant partout à la vitesse de la main, sont des images-prompteurs déguisées en images du monde. Leur brièveté, leur fragmentation, transforment les faits en point de vue, et les visions en témoignages.

J’appelle prompteur la voix du temps immobile, les paroles vendues, l’image décrochée.

Il y a rivalité entre les deux grandes paroles écrites : celle des livres et celle des prompteurs. Dans les livres vous êtes seul avec la parole. Le prompteur vous impose de regarder le présentateur qui déchiffre le texte en feignant de vous regarder. Vous êtes distrait par la crispation de son beau regard myope. On dirait presque de l’intensité intellectuelle. Le texte du prompteur est bref et familier comme celui d’une servante au cœur d’or qui vous gourmandait, enfant, quand vous aviez mangé tous les œufs de Pâques. Elle aussi procédait par conditionnels. « Si ce serait vous qui les auriez mangés vous seriez bien attrapé par la sifflante.» Le français de la servante au cœur d’or était légèrement incorrect mais il n’y avait pas de prompteur à la maison.

La difficulté particulière pour se repérer dans ce maquis est que la plupart des livres désormais sont faits avec des collages. Ils font allusion à des fêtes déjà oubliées, à des drames fixés non par des images, mais par des chiffres secrets. Ils recourent souvent à la première personne, au moins dans la préface, pour faire croire qu’il y a un auteur derrière, une conscience totalisatrice. On ressort de ces lectures un peu fades avec l’impression que l’esprit humain ne peut plus grand-chose et que l’entreprise humaine ne vaut pas le coup. Puis parfois par hasard on ouvre un vrai livre, que la mer a laissé en se retirant, une sorte de coquillage qu’on colle à son oreille, et on entend une voix très jeune et très sage, qui dit ce que les images ne captent pas, ce dont les prompteurs ne gardent pas la trace, et qui pourtant nous hante : « Si le mot amour est prononcé entre eux, je suis perdu »

Je me dis parfois que le métier des écrivains, à supposer que cette catégorie puisse être unifiée par un pluriel, consistera de plus en plus à tenir compte du monde visible : mais en supprimant les intermédiaires. Voir de ses propres yeux, toucher de ses propres doigts, regarder sans le son, lire sans les images, à l’instar des amoureux, qui ne se satisfont pas vraiment du sexe virtuel, et qui se retrouvent dans des vraies chambres pour se toucher avec leurs vraies mains.

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