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Blog Réflexions sur la littérature (2010 - 2014)

Bird Leaves the Cornice (Denver, Springgun Press, 2011) est le second livre de James Belflower, déjà auteur d’un recueil très remarqué sur le thème, si l’on ose dire (mais on devrait ne pas oser et refuser certaines évidences si elles insistent trop sur le sens et pas assez sur la forme), du terrorisme, Commuter (Berkeley, Instance Press, 2009). S’il doit intéresser le lecteur français, ce n’est pas seulement en raison du dialogue qu’entretient l’écrivain avec la pensée française de la modernité (Blanchot, Derrida, notamment), mais aussi à cause de l’exemple qu’il suggère à tous ceux qui cherchent aujourd’hui à renouveler la tradition de l’avant-garde en poésie.

Ce renouveau est loin d’être facile, tant il est menacé par les dangers que l’on connaît : non pas le penchant pour la théorie (quelle idée absurde que de penser qu’un poète moderne devrait se détourner de la réflexion théorique, comme si penser et sentir et écrire ne pouvaient pas se renforcer mutuellement !), mais la dissociation du travail sur la lettre du texte et l’effort d’y inclure une dimension plus réfléchie. Si le texte d’avant-garde a besoin de cette tension et de cette distance internes, il doit aussi éviter le piège d’une écriture qui se contente de parler de l’écriture sans plus en produire. L’art poétique vers lequel tend toute poésie consciente de ses propres pouvoirs et limites, doit d’abord être un vrai texte, et les meilleurs arts poétiques sont ceux qui font ce qu’ils font sans pour autant le dire.

Le livre de Belflower est une illustration superbe de cette aventure. Il rappelle d’une certaine façon, mais sur un mode infiniment plus complexe, plus étagé, plus dangereux aussi, le célèbre poème de e.e. cummings, « a leave falls », où le texte « montre », par son jeu typographique, ce qui en est le thème. Dans une veine comparable, Belflower s’interroge ici, avec un minimum de moyens et un maximum d’effets, sur ce que parler et écrire veulent dire, sur ce qui se passe au moment où le langage est mis en action, par l’auteur aussi bien que par le lecteur, sur l’inévitable écart qui se produit dès qu’une forme apparaît comme trace matérielle puis disparaît pour donner lieu à d’autres formes et d’autres sens. En partant d’une phrase toute simple, qui à la fois constitue le tout et son détail car il formule le titre du livre tout en étant mis en morceaux par l’avancée du texte, Belflower met en pratique un travail sur la langue qui replie l’une sur l’autre spéculation théorique (et philosophique) et raffinement littéraire (et poétique, car c’est bien la poésie qui paraît seule capable aujourd’hui de proposer de manière non abstraite une traversée du langage qui change et la langue et ceux qui la parlent).

En quelques vingt pages, et un supplément qui tend de nouveaux pièges, Belflower parvient à montrer un objet poétique d’une densité mais aussi d’une immédiateté, d’une matérialité, d’un charme étonnants, qui transforme le texte en un palais des glaces que le lecteur ne peut quitter qu’au sens littéral du terme.

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