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Du côté des auteurs

Qu’on le veuille ou non, la qualité d’un texte dépend autant du style que des idées. Mais s’il paraît commode de se faire une opinion sur le contenu, comment juger un style ? Et comment le faire, pour autant que ce soit possible, en faisant abstraction de préférences de lecture inexorablement subjectives ?

Prenons comme guide un auteur qui n’a pas peur de juger et qui ne recule pas devant ses opinions bien tranchées. Durant toute sa vie, qui fut longue, Paul Léautaud s’est copieusement moqué de ceux et celles qui veulent faire « de la littérature », négligeant la valeur suprême de tout style digne de ce nom, le naturel, ce qu’il résume par la maxime « L’art de la composition est l’art d’affadir » (Propos d’un jour, éd. du Mercure de France, 1957, p. 113), pour en donner ailleurs les détails que voici : « Qu’est-ce que bien écrire ? On pourrait donner bien des définitions. Y en aurait-il une de juste, d’exacte, d’irréfutable, de définitive ? On pourrait proposer ces deux-ci : écrire en correspondance avec le mouvement, le ton de ses sentiments, de ses idées, – écrire en correspondance avec son sujet. Et bien écrire est aussi écrire à sa ressemblance, de façon que qui vous lit et vous connaît, quand il vous lit sache que c’est vous qu’il lit, sans avoir besoin d’aller à la signature » (p. 79). Les grandes lignes de cette esthétique, qui rejoignent le double stéréotype de la « clarté française » et de l’unité de l’homme et de l’œuvre, sont une machine de guerre contre tout écrivain qui en ferait trop. Cependant, l’amour de la simplicité est rien moins qu’une solution de facilité. L’absence de fioritures en effet résulte non d’un manque, mais d’un excès. Spontanément, personne n’écrit simple, ce n’est qu’au bout de grands efforts et de beaucoup de temps et d’énergie que nous arrivons – et encore ! – à nous affranchir de ce que la passion, l’habitude, la paresse et les mauvais modèles nous conduisent à produire ou admettre dans un premier temps. Sur ce point, Léautaud est très franc aussi, qui n’a jamais tenté de faire prendre ses textes publiés pour des premiers jets.

Mais peut-on en déduire que l’écriture sans rature est incapable de produire des effets similaires ? On citera volontiers les auteurs dont la correspondance privée, en principe non faite en vue de la publication (le cas du journal intime est sans doute plus complexe), exprime cet idéal tout aussi bien que les textes dix fois remis sur le chantier, même en vue de l’obtention finale d’un style « sans style ». Soit un livre, choisi au hasard : Lettres de la vie littéraire (1965-1967) d’Albertine Sarrazin (Pauvert 1974, réédition en 2001), qui pose des problèmes intéressants à cet égard. Les documents de l’autrice de L’Astragale et de La Cavale (1964, pour les deux volumes) révèlent « directement » l’être d’une écrivaine reconnue pour la force et l’originalité de sa production autobiographique (et bien entendu aussi pour le caractère peu commun des aventures narrées). Or, ce qui frappe le plus, c’est le caractère éminemment littéraire de ces lettres écrites à la va-vite, pour ne pas dire griffonnées sur un bout de table entre deux occupations plus urgentes : mélange rapide et savant d’argot et d’archaïsmes (Sarrazin aime beaucoup l’imparfait du subjonctif, les formes en « asse » en « isse », qui riment joliment avec le travail sur son « manusse », comme Sarrazin appelle toujours son « manuscrit »), goût du néologisme (à doses bien contrôlées), fréquents emprunts à l’anglais (les mots, pas les phrases), souci gourmand des références culturelles (on a intérêt à connaître la mythologie grecque en lisant ces pages), respect des conventions du genre épistolaire (les formules de terminaison sont bizarrement stéréotypées) et surtout un soin notable d’éviter toute forme de vulgarité (on cherchera en vain les jurons ou les gros mots, même quand il est question des années de prison et de délinquance).

Cette « surcharge » littéraire, qui coule ici de source, car il paraît difficile de croire que les lettres auraient été retouchées ou censurées après la mort de l’autrice, produit le même effet de naturel et d’authenticité que Léautaud espérait de sa propre prose, elle soigneusement privée de toutes ces joliesses. Il subsiste toutefois une différence fondamentale. Les textes de Léautaud, pourtant nettement antérieurs, paraissent aujourd’hui moins datés que ceux de Sarrazin. Ces derniers trahissent à chaque page, et de manière clairement non voulue, l’esprit de son époque : il n’est pas possible d’imaginer Sarrazin sans songer à l’esprit yé-yé, alors que l’écriture de Léautaud, déjà peu « moderne » dès ses premières publications, s’arrache avec vigueur à ce type de classements chronologiques.

Il ne faut pas en conclure que Sarrazin écrit moins bien que Léautaud. Sa correspondance n’a rien perdu de son charme, ni de son pouvoir de conviction. Il importe seulement de nuancer un peu la défense du style clair et simple par l’auteur des Propos d’un jour : la transparence paradoxale d’un écrit, dont le style se fait remarquer à force de s’abstenir de tout effet de style remarquable, est une donnée foncièrement historique. Pour se maintenir comme tel, il ne suffit pas qu’un tel style renonce aux tics littéraires. Encore et surtout faut-il qu’on en fasse disparaître ce qui renvoie trop brutalement à son contexte original, qui est collectif autant qu’individuel. Arriver à se libérer des figures de style est donc une entreprise à double détente, dont Léautaud s’acquitte mieux que Sarrazin, qui trouve comme lui son style mais sans toujours dépasser son époque.

Bien entendu, il existe aussi des lecteurs pour qui « être de son époque » représente le plus grand des compliments. Ils ne manquent ni d’arguments, ni de public.

Jan Baetens

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