RICARDOU

Jean Ricardou

Jean Ricardou était un écrivain et théoricien français, d’abord du nouveau roman, puis du texte en général.

Il était auteur de fictions, comme La prise de Constantinople (Minuit, 1965) et Les lieux-dits, petit guide d’un voyage dans le livre (Gallimard, 1969), ainsi que d’ouvrages théoriques reconnus, comme Problèmes du Nouveau Roman (Seuil, 1967) et Pour une théorie du Nouveau Roman (Seuil, 1971). Avec Le théâtre des métamorphoses (Seuil, 1982), il lancera le genre du « mixte ».

Il a collaboré à la revue Tel Quel et, à partir des années 1980, il fut conseiller à la programmation et à l’édition du Centre culturel international de Cerisy-la-Salle.

À la suite d’un séminaire au Collège international de philosophie, il a développé, avec un groupe de chercheurs, une discipline intitulée TEXTIQUE, vouée à une théorie unifiante, et des structures de l’écrit, et des opérations de l’écriture.

Il est décédé le 23 juillet 2016, à l’âge de 84 ans, à Cannes où il était en villégiature.

De Jan Baetens

Jean Ricardou, maître et modèle
25 juillet 2016

Que signifie, pour quelqu’un qui rêve de vivre la vie à travers la littérature, la rencontre avec un grand aîné ? Ma rencontre avec Jean Ricardou, qui vient de nous quitter brusquement, est sans conteste le moment qui m’a fait le plus réfléchir à cette question. Je connaissais bien le travail de Ricardou, ses textes de fiction aussi bien que ses livres d’essais, avant de participer à son séminaire, d’abord à Cerisy, ensuite à Paris, finalement dans un réseau multipolaire, fonctionnant en temps presque réel, qui n’était pas sans préfigurer, à l’époque de la photocopie et du timbre-poste, l’activité participative d’un groupe théorique sur Facebook. Ses textes, à la limite, auraient pu me suffire, et jusqu’à aujourd’hui je continue à penser qu’on n’a rien fait de mieux sur le Nouveau Roman que les articles utilement réunis dans les volumes Problèmes du nouveau roman (1967) et Pour une théorie du nouveau roman (1971). Ils restent d’une fraicheur, d’une perspicacité, d’une justesse profonde que je n’ai retrouvées plus tard que chez un Barthes ou un Paulhan. Mais la vie a fait qu’il était aussi le premier grantécrivain dont j’ai vraiment pu m’approcher et cette expérience, qui a commencé il y a trente-cinq ans, a fait dévier toutes mes idées sur l’écriture comme sur la vie. Qu’on me permette ici d’en détacher trois éléments.

D’abord, la dimension collective du travail d’écriture, qui n’était nullement l’effacement de la parole individuelle dans un tout collectif. Il régnait dans le séminaire un esprit d’émulation dont chacun sortait gagnant. On augmentait en force mais aussi en indépendance, dans l’exacte mesure où on acceptait de se mettre au service d’une pensée et d’une pratique communes. En même temps, le clivage entre travail personnel et travail collectif tendait rapidement à devenir sans pertinence, dans un esprit « mousquetaire » qui a su révéler chez tous le meilleur d’eux-mêmes.

Ensuite, l’apprentissage d’une véritable modestie, qui n’est pas source de réserve ou de retrait, mais leçon de courage et d’initiative. On n’hésitait pas, dans le séminaire, à « récrire » des classiques. Non dans un but d’hommage, ou si on veut de pastiche ou de parodie plus ou moins involontaires. Le dessein fut sans exception didactique : en montrant qu’on peut « corriger », c’est-à-dire améliorer, jusqu’à ceux et celles qu’on admirait le plus, Ricardou tenait à nous faire comprendre qu’on peut toujours faire mieux et qu’il ne faut jamais se lasser de reprendre son propre travail. Leçon vite et durablement acquise : l’autocritique n’est pas nécessairement une affaire d’humiliation, il en existe une version positive qui profite à tous, quel que soit le niveau ou l’âge.

Enfin, la passion de la théorie, qui est tout sauf le contraire de la pratique. Jean Ricardou faisait travailler ensemble des chercheurs sans véritable expérience d’écriture et des auteurs moins séduits par l’exercice d’une parole théorique, parfois jugée stérile ou fausse. Ici aussi, le déniaisement fut rapide, à tel point que le séminaire ne tardait guère à devenir le chantier du « mixte », ce lieu où les différences entre pratique et théorie pouvaient non pas se dissoudre mais s’opposer avantageusement les unes aux autres. Jean Ricardou a toujours été un grand dialecticien, mais sa dialectique préférée était la variante particulière chère à Adorno : la dialectique négative, c’est-à-dire sans moment de synthèse ou de pacification.

Ces leçons n’étaient pas toujours drôles à entendre. Qu’on le veuille ou non l’écriture reste une activité solitaire et le prestige de l’auteur individuel n’a pas disparu, de même l’autocritique n’est pas un geste naturel et  les échanges de la pratique et de la théorie ne se font pas non plus en un tournemain. Mais l’exemple de Ricardou, qui n’avait pas peur de faire ce qu’il disait, alors que beaucoup se contentent de dire ce qu’ils font, s’avérait contagieux dès la première minute, parce que la leçon proposée était fondamentalement un modèle d’émancipation.

J’ai toujours pensé que l’aventure des Impressions Nouvelles prolonge l’esprit du séminaire de Jean Ricardou. En ce sens, le catalogue de la maison et le goût commun de la recherche et de l’invention instruites par la réflexion peuvent être vus comme un hommage rendu à un maître exceptionnel.

De Richard Saint-Gelais

Un professeur d’inquiétude
juillet 2016

Jean Ricardou est décédé samedi sans que cela fasse grand bruit. Il n’en aurait été ni déçu, ni réellement surpris : cet intellectuel qui se définissait comme écrivain et théoricien n’a jamais recherché la « visibilité médiatique » sans laquelle plus personne n’existe de nos jours, et le Nouveau Roman, l’aventure romanesque à laquelle il a longtemps été associé, n’est plus aujourd’hui qu’un chapitre de l’histoire littéraire que plusieurs voudraient ramener à quelques formules simples et finalement rassurantes, à la manière des épouvantails : la « mort du personnage », l’« abolition de l’intrigue », l’« évacuation de l’auteur »… Ricardou, lui, n’a jamais voulu rassurer. L’écriture, telle qu’il la pratiquait et la concevait, était plutôt faite pour inquiéter ces lecteurs qui cherchent, en lisant, à oublier qu’ils lisent. Infatiguable explorateur du texte, de sa complexité et de ses mécanismes paradoxaux, Ricardou n’a eu de cesse de remettre en question les dogmes qu’on nous impose comme des évidences : que l’écriture, nécessairement, reflèterait le monde et nous donnerait accès à l’intériorité de l’auteur ; que cette écriture, lorsqu’elle se fait littérature, ne serait somme toute qu’un ornement ajouté à sa fonction essentielle qui serait de s’effacer derrière un sens indifférent au langage. L’écriture, rappelait constamment Ricardou, n’est pas condamnée à n’être qu’un reflet ; elle peut, assumant pleinement son rôle producteur, défaire nos catégories (l’identité, l’espace, le temps) et les recomposer selon sa logique propre (un peu comme le Blanc-seing de Magritte refait la cavalière, et la forêt). Ce que cela donne ? La Prise de Constantinople, son ébouriffant roman de 1965, où l’absence de pagination (et un jeu sur le titre dont je laisse la surprise au lecteur) encourage à compulser en tous sens un livre qui oscille entre la science-fiction et le jeu d’enfants, chacune de ces versions antagonistes tentant de s’imposer au détriment de l’autre. Ou encore Le Théâtre de métamorphoses dans lequel, en 1982, Ricardou théoricien et Ricardou écrivain, jusque-là parallèles et distincts, ont œuvré de concert à l’élaboration d’un « mixte » où fiction et réflexion forment un tissu inextricable.

Ces ouvrages, relus (mais relit-on ?) à la lumière des œuvres à bien des égards assagies qui occupent aujourd’hui le devant de la scène, sembleront bien radicales. C’est que nous sommes devenus frileux, en littérature non moins qu’ailleurs ; c’est que la littérature, menacée de toutes part par l’hégémonique Divertissement, n’ose plus trop effrayer son public : ce serait risquer de déplaire. Ricardou, lui, était d’une génération — celle de Boulez, de Rivette ou de Michael Snow — où musiciens, cinéastes et artistes visuels cherchaient moins à séduire qu’à penser autrement leur art et, du coup, à convier leurs auditeurs, spectateurs et lecteurs à des aventures déconcertantes, où leur rôle ne serait jamais plus le même (et c’est ainsi que Ricardou dédiait Le nouveau roman, son ouvrage de 1973, « aux nouveaux lecteurs »). On aura beau jeu de parler de dérive formaliste ou de refus de la réalité. Ce serait oublier que Ricardou, près en cela d’Adorno et de ceux qui insistent sur la responsabilité de la forme, définissait la littérature comme ce qui questionne le monde en le soumettant à l’épreuve du langage. La modernité dont il se réclamait, c’était cela : un engagement dans la cité qui ne consiste pas à faire de l’écrit un simple support d’opinions, mais qui soit indissociable des chemins imprévus dans lesquels nous entraînent les signes et leur matérialité. Ceux qui répètent sempiternellement la phrase la plus connue de Ricardou (« de l’écriture d’une aventure, nous sommes passés à l’aventure d’une écriture ») donnent parfois l’impression d’oublier que ses implications sont aussi politiques.

Du théoricien qu’était Ricardou, on retiendra peut-être le goût de la polémique, une polémique parfois abrasive, y compris avec ceux, comme Ollier et Robbe-Grillet, dont il avait été pendant un temps le compagnon de route. Mais c’est cela, aussi, que nous avons quitté sans nous en apercevoir, et dont le décès de Ricardou nous fait voir à quel point cela, aujourd’hui, semble s’être irrémédiablement éloigné : l’idée, mieux, la conviction que l’exercice de la pensée ne sert pas qu’à emplir les cv et à obtenir des subventions, mais d’abord et avant tout à prendre parti. Pour ma part, je retiendrai ce qu’il a appris à l’étudiant fraîchement arrivé en lettres que j’étais en 1980 : que les études littéraires peuvent être une école de rigueur au moins aussi exigeante, et passionnante, que les sciences d’où je venais. Même si, sur bien des points, mes positions se sont éloignées depuis de certaines des siennes, ma dette demeure inentamable : c’est grâce à lui si aujourd’hui je peux le critiquer.

Dans la presse

« Je ne sais pas s’il existe de « belle mort » mais il y a des morts exemplaires. Celle de Jean Ricardou – disparu samedi à 84 ans alors qu’il venait d’effectuer une plongée dans la baie de Cannes – l’est assurément. Elle témoigne que le cœur est bien la seule chose qui pouvait lâcher chez cet homme qui n’a par ailleurs jamais cédé sur son désir. Un irréductible et dévorant désir d’écriture telle une passion pour la matière. »

Marc Avelot, Le Temps, 26 juillet 2016

Lire l’article complet sur le site du Temps

« Sous la définition sibylline, un défi : quitter la notion même de littérature. Toute sa vie, Jean Ricardou, né le 17 juin 1932 à Cannes, dans les Alpes-Maritimes, fut un soldat de la théorie, dont il disait, en 1981, qu’elle est toujours « une machine à penser et agir qui outrepasse l’idéologie dominante en matière de littérature » (Revue parlée du Centre Pompidou). Il est mort à l’âge de 84 ans, le 23 juillet, à Cannes. »

Eric Loret, Le Monde, 26 juillet 2016

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« Mort le 23 juillet à Cannes où il était né en 1932, Jean Ricardou a d’abord été l’auteur de l’Observatoire de Cannes (1961) et la Prise de Constantinople (1965) qui l’ont associé en tant que romancier au Nouveau Roman avant qu’il n’en devienne le théoricien quasi officiel. Problèmes du Nouveau Roman (1967) paraît dans la collection Tel Quel, du nom de la revue de Philippe Sollers, reliant ainsi deux avant-gardes de l’époque. Les années 70 sont celles des grands colloques autour du Nouveau Roman de Cerisy-la-Salle, en Normandie, où des passionnés et des érudits vivent dix jours presque quasiment entre eux et avec leurs auteurs favoris, au milieu d’exposés théoriques, de discussions et de repas. Jean Ricardou était également lié à la maison d’éditions belge les Impressions nouvelles où ont paru ses derniers textes théoriques, consacrés à une discipline nouvelle dont il était l’inventeur, “la textique” et qui vise “à établir une théorie unifiante de l’écrit accompagnée d’une théorie unifiante de l’écriture”. »

Culture / Next – Libération, 25 juillet 2016

LIRE L’ARTICLE COMPLET SUR LE SITE DE LIBÉRATION

Romans, nouvelles

  • L’Observatoire de Cannes, roman, Paris, Minuit, 1961, 202 p.
  • La Prise de Constantinople, roman, Paris, Minuit, 1965, 272 p. (Prix Fénéon)
  • Les Lieux-dits, petit guide d’un voyage dans le livre, roman, Paris, Gallimard, 1969, 162 p. [rééd. Paris, UGE, coll. « 10/18 », 1972, 192 p.]
  • Révolutions minuscules, nouvelles, Paris, Gallimard, coll. « Le Chemin », 1971, 172 p. [rééd. récrite, précédée d’un inédit, Révélations minuscules, en guise de préface, à la gloire de Jean Paulhan, Paris, Les Impressions Nouvelles, 1988, 200 p.]
  • La Cathédrale de Sens, nouvelles, Paris, Les Impressions Nouvelles, 1988, 208 p.

Mixte

  • Le théâtre des métamorphoses, Paris, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1982, 300 p.

Théorie

  • Problèmes du Nouveau roman, essais, Paris, Seuil, coll. « Tel Quel », 1967, 210 p.
  • Pour une théorie du Nouveau roman, essais, Paris, Seuil, coll. « Tel Quel », 1971, 270 p.
  • Le Nouveau roman, essai, Paris, Seuil, coll. « Écrivains de toujours », 1973, 190 p. [rééd. récrite, précédée d’une préface inédite et suivie d’une étude complémentaire, Les raisons de l’ensemble, Paris, Points, 1990, 260 p.]
  • Nouveaux problèmes du roman, essais, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 1978, 360 p.
  • Une Maladie chronique, essai, Paris, Les Impressions Nouvelles, 1989, 90 p.
  • TEXTICA 2 : Intelligibilité structurale du trait, essai, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2012, 176 p.
  • TEXTICA 3 : Grivèlerie, essai, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2012, 88 p.

En collaboration

  • Paradigme, éléments plastiques d’Albert Ayme, éléments théoriques de Ricardou, Paris, Carmen Martinez, 1976, 62 p.

Collectifs

  • Que peut la littérature ?, rencontre de la Mutualité (1964) avec Simone de Beauvoir, Yves Berger, Jean-Pierre Faye, Jean-Paul Sartre, J. Semprún, Paris, UGE, coll. « 10/18 », 1965, pp. 49-61
  • Nouveau roman : hier, aujourd’hui, direction (avec Françoise Van Rossum-Guyon) et publication de ce colloque de Cerisy, Paris, UGE, coll. « 10/18 », 1972, 2 vol., 444 et 440 p.
  • Claude Simon : analyse, théorie, direction et publication de ce colloque de Cerisy, Paris, UGE, coll. « 10/18 », 1975, 448 p.
  • Lire Claude Simon (rééd.), Paris, Les Impressions Nouvelles, 1986, 470 p.
  • Robbe-Grillet : analyse, théorie, direction et publication de ce colloque de Cerisy, Paris, UGE, coll. « 10/18 », 1976, 2 vol., 446 et 438 p.
  • Problèmes actuels de la lecture, direction (avec Lucien Dällenbach) et publication de ce colloque de Cerisy, Paris, Clancier-Guénaud, coll. « Bibliothèque des signes », 1982, 218 p.

Préface

  • Maurice de Gandillac, Bestiaire latéral, préface, Saint-Quentin-de-Caplong, Atelier de l’agneau, 2005, 124 p.