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Du côté des auteurs

Faut-il publier les inédits des grands écrivains ? A fortiori les textes que les auteurs mêmes avaient mis de côté, voire demandaient qu’on détruise après leur mort ? L’exemple de Kafka est là pour inciter à la prudence. Max Brod n’a pas eu tort d’aller à l’encontre de l’écrivain, hostile à la divulgation posthume de ses travaux. L’exemple de Julien Gracq est plus complexe. Disparu à 97 ans, en 2007, il a eu le temps de clore son œuvre, jugeant qu’il avait dit ce qu’il avait envie de dire. Cependant plusieurs de ses manuscrits, tous légués à la Bibliothèque Nationale de France, ont fait l’objet d’une publication rapide. J’ai été très déçu par Les Terres du couchant (José Corti, 2014), roman abandonné entre Le Rivage des Syrtes (1951) et Un Balcon en forêt (1958), mais heureusement il y avait eu déjà de remarquables Manuscrits de guerre (José Corti, 2011). Qu’il s’agisse en partie d’un document « brut », non retravaillé et jamais destiné à la publication, ne signifie pas grand-chose. Même dans la hâte et exposé à des conditions fort difficiles, Julien Gracq est infaillible. Son texte est un modèle de tenue, de clarté, de tension à chaque phrase. En tant que témoignage sur la guerre de 40, ce livre complète admirablement cet autre grand journal qu’est Jardins et routes d’Ernst Jünger. Une seconde cause de fascination est biographique. Dans sa campagne de mai 1940, le lieutenant Louis Poirier est conduit à sillonner, dans le vague but de freiner l’avancée allemande, le Nord de la France et de la Belgique, jusqu’à la rive gauche d’Anvers, région encore très rurale à cette époque où la totalité des activités portuaires et industrielles se situaient sur la rive droite de l’Escaut. Or, je suis natif de cette contrée, dont j’ai vu la décomposition par l’agrandissement du port dans les années 1950 et 60. C’était le début d’un nouveau monde, passionnant à bien des égards, mais aussi la fin d’un monde ancien, dont je trouve dans les carnets de Gracq une évocation tout à fait étonnante. Gracq confond visiblement le Nord de la Flandre et le Sud des Pays-Bas. Sa description des habitants et des paysages n’est pas privé d’accents édéniques. Il parle d’un monde que je n’ai pas connu tout en y vivant. Bref, il fait ce que font les grands auteurs quand ils se promènent le long de la route : le miroir de leurs mots déforme… Lire la suite

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