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Blog Nouvelles de Rossano Rosi (2011 - 2012)
20 juin 2011

Il y a toujours eu chez elle un plateau de pommes, cinq pommes bien trop mûres dans un plat de faïence. Dès que je refermais la porte de l’appartement, avant même de me défaire de mon manteau, alors que je n’avais pas encore en­tendu la minuterie s’éteindre derrière moi, je remarquais le plat au milieu de la table. Il était bien trop grand en fait pour cette modeste pyramide. Et à part les coulées poisseuses que des générations antérieures de pommes y avaient lais­sées en héritage, il n’y avait jamais rien d’autre que ces cinq malheureux fruits. J’avais beau me dire, en montant les marches, que cette fois ce serait dif­férent, qu’il y aurait autre chose que des pommes ou que, du moins, il y en aurait quatre, six, dix, mais non : à peine entré chez elle, mes yeux tombaient sur la table, et invariablement, cinq, j’en comptais toujours cinq.

Passée la surprise, qui n’en était pas une, tant j’étais convaincu en mon for intérieur qu’il en serait toujours ainsi, je m’asseyais essoufflé dans le fauteuil qu’elle me désignait et près duquel elle s’installait, sur une chaise dont le dossier effleurait le bras droit du fauteuil. Il faisait très chaud. Le temps même semblait épuisé par les bouffées qui montaient du poêle et qui, sur la che­minée, amollissaient la trotteuse de la pendule. Les minutes se mettaient à ralentir. Et je ne cessais de redouter l’instant où elle me proposerait de manger une pomme, en me préparant une assiette, un couteau, une serviette blan­châ­tre. Les cinq pommes n’étaient ni vraiment vertes, ni vraiment jaunes. Leur couleur étrange m’écœurait, avec ces tavelures brunes où transpiraient, par­fois, de minuscules gouttes blanches qui ne me disaient rien qui vaille. Le mo­ment venu, j’empoignais l’assiette, le couteau, le fruit ; puis, je commençais à le pe­ler, avec une lenteur extraordinaire qui ne lui a jamais déplu. Sans doute croyait-elle que j’agissais ainsi pour faire durer, avec une sorte de majesté gro­tes­que, le plaisir que recelait l’ingestion imminente d’un fruit dont je n’ai jamais compris pourquoi, en dépit de son état avancé, il était si acerbe.

L’acidité qui me piquait aux gencives m’obligeait alors à sourire ; je tirais sur mes lèvres pour mieux supporter l’épreuve ; et elle me rendait ce sourire par une expression si reconnaissante que j’en oubliais sur-le-champ toutes mes affres. On eût dit que ma salive même s’adoucissait au contact de ce regard qui se posait sur moi à travers l’épaisseur d’une paire de culs de bouteille. Mais à chaque quartier la même épreuve recommençait ; elle ne cessait vraiment qu’avec la disparition de la pomme, dont les épluchures visqueuses ne tar­daient guère à se retrouver à la poubelle. Je n’osais porter mes yeux sur les quatre pommes restantes, de peur qu’elle ne m’en propose encore une autre. Aussi, me détournant de la table, je fixais le centre des verres. Je m’y reflétais tout entier de la taille d’une poupée minuscule. J’étais devenu ses yeux, et une sorte de crainte absurde me traversait le cœur. Quelques heures plus tard, je la quittais, songeant déjà avec appréhension à la prochaine visite et à toutes les pommes qu’il me faudrait encore affronter.

Le jour de sa mort, il y avait bien cinq pommes au creux du grand plat, sur la table. Elles dégageaient un parfum violent. Je les ai aussitôt comptées, cinq, il y en avait bien cinq, vertes, brillantes, immaculées, et je les ai admirées en dirigeant mes pas vers la chambre.

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