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Du côté des auteurs

 

 

 

 

 

 

Christian
par Sandrine Willems

C’était il y a deux mois à peine. Il était à bout de forces – et ne savait pas encore à quel point. Ses presque toutes dernières forces, il les consacrait à revoir les épreuves de mon livre. À guerroyer avec moi sur une virgule ou une assonance.

Je sentais qu’il n’aimait pas ce livre, qu’il trouvait trop intime. Alors, comme moi je crois qu’il m’aimait bien, il tenta de me dire « d’où il parlait ». De me dire comment l’intime, c’était cela qu’il avait voulu fuir.

Il me dit à quel point, autour de lui, en lui, il n’y avait plus qu’inconnu. Même sa langue, il ne la parlait plus.

Il me dit qu’à l’absolu il faut tordre le cou, parce qu’il fait des ravages.

Il me dit que l’amour c’est absurde de le chercher – mais s’oubliant, un peu plus loin, avouait que lui il l’avait trouvé. Et rien qu’à évoquer la voix de celle qu’il aimait, la sienne, sous ses mots, paraissait vaciller.

Il me dit que l’écriture ne peut sauver personne – mais ce qui lui restait de vie, il le passait devant un ordinateur, sur une petite terrasse surplombant un paysage de rêve, collé à son ventilateur.

Et là, dans cette vie en apparence rétrécie, il touchait à une liberté qui ne pouvait se comparer à rien – sinon, peut-être, aux envolées de son scooter.

Il s’était transformé, me dit-il, et même si à présent, physiquement, il ne tenait plus debout, toutes les béquilles dont jusque-là il avait eu besoin pour vivre, il les avait envoyé promener.

Et lui, qui avait tellement fulminé contre tous les avatars du divin, se tenait entre trois offrandes à des bouddhas divinisés.

Il me dit qu’au bouddhisme je n’avais rien compris – mais incroyablement, reconnaissait qu’il était aussi mystique que moi.

Et moi je n’en revenais pas, les rares fois où je l’avais croisé, plus de vingt ans auparavant, j’avais cru qu’il aimait le monde, et les conquêtes, et que tous ces mystères de l’esprit, pour lui, n’étaient que mirages.

Mais fallait-il regretter cette rencontre manquée, ou se réjouir qu’au moins une fois, ne fût-ce que par quelques mails échangés, d’un bout à l’autre de la terre, sachant bien que jamais on ne se reverrait, quelque chose comme une rencontre, enfin, avait eu lieu ?

Je lui écrivis encore, pour qu’il me parle de ce bouddhisme qui faisait maintenant partie de sa vie.

Il me dit qu’il n’en avait plus l’énergie – mais quand elle lui serait revenue, promit de me répondre.

Il ne put tenir parole.

Je savais qu’il aimait mentir.

Mais il venait de m’apprendre à quel degré, terrible, inoubliable, il pouvait être vrai.

 

Christian Rullier (1957-2018)
par Jan Baetens et Benoît Peeters

Christian Rullier, notre ami Christian Rullier, vient de nous quitter à l’âge de soixante ans, mort des séquelles d’un terrible accident de la circulation qui a eu raison de sa capacité de résistance physique, mais jamais de son humour ni de son courage. Écrivain et homme de théâtre, il a été l’un de ceux qui font vivre Les Impressions Nouvelles, comme auteur en premier lieu, mais aussi comme rédacteur et conseiller éditorial, intervenant à toutes les étapes de la vie d’un manuscrit. C’était un lecteur et un relecteur exceptionnel, aussi minutieux que généreux.

Né à Barbezieux, le 28 octobre 1957, mais habitant Limoges jusqu’en 1979, quand il monte à Paris, Christian Rullier se dédie d’abord à des études de lettres et de linguistique. Il est titulaire d’une licence de Lettres modernes en 1978, puis d’une maîtrise de Littérature comparée et d’une maîtrise de Linguistique en 1980 ainsi que d’un DEA en Littérature comparée (Université Paris III). En 1983, il entame un doctorat 3ème cycle sur le thème de la « Réécriture » (sous la direction d’Henri Béhar), qu’il interrompt pour se consacrer entièrement à l’écriture.

Passionné par le Nouveau Roman, les travaux d’Alain Robbe-Grillet et la linguistique, Christian Rullier commence à publier très tôt. À partir de 1978, il collabore à de nombreuses revues, dont Minuit et Critique, mais aussi Le Fou parle, Théâtre Public, Acteurs et Contrevox. En 1982, il intervient au Colloque de Cerisy « Récit policier et Littérature », avec une conférence sur Alain Robbe-Grillet et le roman policier. En 1984, son premier roman, L’Alphabet des désirs, paraît aux Éditions Buchet-Chastel.

Entre temps la fréquentation assidue du Théâtre de la Salamandre à Lille et de la troupe de Gildas Bourdet lui a fait contracter le virus du théâtre. C’est là qu’il écrit la première version de sa première pièce, Le Plus beau de l’histoire, qu’il mettra lui-même en scène avec Martine Cendre. Dès lors, sa passion pour le théâtre et l’écriture théâtrale devient un moteur de son existence. Deux pièces, Attentat meurtrier à Paris 320 morts 800 blessés et Le Fils paraissent en 1985 aux Éditions Théâtrales. Cette même année, Attentat meurtrier à Paris est mise en scène par Gilles Atlan au Théâtre de l’Athénée, avec Marie-Christine Barrault. C’est le début d’une longue carrière d’auteur dramatique, qui lui a valu plusieurs vrais succès, dont Sur tout ce qui bouge (Cabaret furieux) et Femmmes (ABS éditions) ou Sur Glane et Avec toute mon admiration (aux Impressions Nouvelles), ainsi qu’une solide reconnaissance institutionnelle (boursier Beaumarchais, boursier du Centre national du Livre, nombreuses commandes).

À partir de la fin des années 80, Christian Rullier devient également scénariste pour le cinéma et la télévision. Il écrit une vingtaine de films et de téléfilms, et en co-écrit tout autant. Parmi les plus importants, il convient de mentionner Outremer, réalisé par Brigitte Roüan, avec Nicole Garcia et Mariane Basler (Prix de la Critique – SACD au Festival de Cannes 1990, Prix du meilleur scénario au Festival de Namur et à celui de Jérusalem) ; Passage, réalisé par Juraj Herz (Festival de Berlin 1996, hors compétition) ; Ivan Ivanovitch Kossiakov, réalisé par Fabrice Cazeneuve, avec Jacques Bonaffé (France 2) ; Mafia rouge, réalisé par Michel Sibra, avec Jacques Perrin (France 2) ; Une clinique au soleil, réalisé par Josée Dayan, avec Pierre Arditi et Rüdiger Vogler (TF1/ZDF) ; ou encore Le Horsain, réalisé par Philippe Venault, avec Emmanuel Salinger et nominé aux 7 d’Or 1999 (France 3). Christian Rullier écrit aussi plusieurs épisodes des séries Maigret et Nestor Burma.

Durant toutes ces années, il dirige également des ateliers d’écriture pour diverses institutions, notamment : Théâtre de la Bastille (Paris), Théâtre National de Bretagne, Université de Rennes, IUFM de Paris, Scripts Production, CDN de Reims, Aneth (aux Nouvelles Écritures Théâtrales), Radio Télévision Suisse Romande, INA, lycées et collèges parisiens…

En 2001, il fait une incursion scénique à la Comédie de Reims et au Petit Odéon, où il interprète son monologue C’est à dire, dans une mise en scène de Christiane Cohendy (Molière 1996 de la meilleure actrice). En 2004, il met en scène et interprète son dialogue Moi et Baudelaire, toujours avec Christiane Cohendy, au Théâtre du Rond-Point.

En 2004, il est élu administrateur théâtre à la SACD et, à la demande de Jean-Michel Ribes, devient membre du comité de lecture du Théâtre du Rond-Point. Aux Impressions Nouvelles, il crée et dirige la collection « Théâtre » où paraîtront plus de trente volumes. En 2005, il est élu vice-président théâtre à la SACD, puis réélu en 2006.

En 2007, à l’issue de son mandat, souhaitant poursuivre son apprentissage, il renoue avec sa passion de toujours du voyage (jeune homme, il avait déjà fait le tour d’Europe en solitaire et en vélomoteur Peugeot). Il décide d’explorer l’Asie et se fixe en Thaïlande. Observateur critique et engagé des méfaits et impasses de la société contemporaine, il publie sous forme de lettre ouverte deux essais remarqués : en 2011, aux éditions Flammarion : Insolvables ! Lettre d’espoir au monde que j’ai quitté (sans nom d’auteur) et, en 2013, aux Impressions Nouvelles, La Charité des prédateurs. Lettre à l’abbé Pierre (sous le pseudonyme de Christophe Leclaire). Sa dernière pièce, Casa Mama Desperado, est parue en 2015. Jusqu’à ses derniers jours, il a travaillé à un roman.

Christian Rullier est décédé à Phuket, le 28 avril 2018.

 

Christian, continuer malgré tout à être
par André Sarcq

Putain, mec, elle est belle !

L’initiale de « belle » avait explosé comme un flash dans la pénombre du bar-tabac qui fait l’angle de la rue Blanche et de la rue Ballu, à côte de la SACD.

Je venais de présenter à Christian Rullier, que je rencontrais pour la première fois, le portrait de Marcelle Sauvageot retenu pour la couverture de ma pièce Nous nous dirons donc vous. Le livre allait paraître dans la collection Théâtre des Impressions Nouvelles, qu’il dirigeait. Christian y aura accueilli trois autres de mes textes, je lui en garde une reconnaissance définitive.

Si ce souvenir me revient en premier au moment de l’annonce dégueulasse de sa mort (oui : dégueulasse, nous parlons de Christian Rullier, l’écrivain qui prenait les mots à la gorge parce que c’était le réel qu’il s’agissait d’empoigner là), c’est probablement qu’il résume le mieux, à mes yeux, le personnage contrasté et dynamique que je découvrais alors.

À ce rendez-vous il y avait des clopes et de la fumée (beaucoup), de l’alcool (pas trop), de la séduction (pouvait-il s’en empêcher ?), des rires et des grincements (énormément), des remontées d’eaux troubles aussitôt renvoyées aux marais (ceux de la dépression), de la dramaturgie spontanée (il pouvait, sans même y penser, charger sa voix grave d’une incroyable intensité lumineuse, comme pour la plosive de « belle ») : il y avait une force de vie extraordinaire, et un principe de liberté en actes dont on en venait rapidement à craindre  qu’il soit capable d’en pousser la logique jusqu’à le retourner contre lui-même.

Un écrivain meurt, que fait-on ?

On retourne à ses livres, et l’on se reproche de ne pas avoir tout lu, de ne pas avoir assez lu. On revient aux passages qui nous ont marqué et que nous avons annotés. Parce que sa voix désormais ne s’élèvera plus que de cette somme de pages. D’un volume d’enregistrements sonores et visuels aussi, bien entendu, mais ces captations, me semble-t-il, échouent toujours à restituer l’extrême complexité d’une âme avec la fidélité riche et subtile qu’assure l’écriture.

Je reprends Dernières outrances, le poème qui ouvre ce livre sous-titré Confessions. J’y retrouve des vers que j’avais soulignés à leur lecture :

Le piège terrible où l’on ne gagne rien de substantiel ou de valorisant à être connu de quiconque

Une espèce d’autodestruction complaisante où l’on continue malgré tout à être poète en même temps qu’un poème

Cela pourrait durer le temps d’une vie

Je reviens à Sur Glane, un passage de sa préface à la pièce où il se souvient s’être rendu à Oradour :

Lorsque j’ai eu mon premier cyclomoteur, bleu, blanc et orange, étendard pétaradant de liberté, je suis allé tout seul à la pêche aux souvenirs – papy était déjà malade – et visiter le village martyr, dont les portes fermaient à vingt heures. Transgressant les règles du bon petit visiteur, je me suis caché dans les recoins délabrés d’une maison familière et j’ai attendu que les gardiens aillent au diable…

Là, au milieu des ruines, en communion avec les fantômes, j’ai passé la nuit à pleurer et à rire, à jouir de ma propre vie… Ça, au moins, c’était du recueillement !

Christian Rullier était un écrivain puissant et intègre (c’est lui que je veux saluer ici ; pour l’homme de théâtre, le metteur en scène, le comédien, le scénariste… d’autres, plus compétents, s’en chargeront mieux que moi) qui n’a jamais lâché la bride à ses démons au point qu’ils ruinent en lui le poète engagé à se constituer poème.

Ce poème aujourd’hui existe. Une œuvre est là, qu’il aura continué d’édifier jusque dans ses retranchements les plus démunis et les plus lucides.

Que nous dit cette œuvre, plurielle et inégale comme sont toutes les œuvres ? Rien qui ne se trouve déjà inscrit – mais en le déployant dans un ample système de réverbérations polyphonique – dans la tension entre ces deux citations : qu’il n’est pas d’alternative au recueillement invivable qui consiste à jouir de la vie, à la passer à pleurer et à rire à la santé des fantômes que nous nous fabriquons (en surcroît de ceux dont nous héritons), au milieu de ruines que nous nous sommes plus ou moins complaisamment choisies.

Le pire, et le plus beau, de cet invivable consistant à trébucher et rouler sans fin au fossé d’aimer, encore et mal.

Ces quelques lignes sont assez, Christian n’était pas homme à apprécier les hommages qui larmoient en longueur.

L’écrivain est reparti sur la mobylette de son adolescence, avec sur le porte-bagage un panier d’ivresses de toutes sortes : de vie, de théâtre, de vacherie, de littérature, de beauté, d’amour, de désespoir…

Nous aurions tant voulu qu’il parte moins vite, qu’il nous fasse, nous étions quelques-uns à l’espérer, la surprise d’un retour de sa retraite d’Asie avant son ultime salut.

Nous aurions tant voulu.

Mais la vie est avare d’élégances de cet ordre.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

Les Impressions Nouvelles

Sur Glane, 2003

Dernières Outrances, 2003

Avec toute mon admiration, suivi de Attentat meurtrier à Paris 320 morts 800 blessés, 2003

Moi et Baudelaire, 2004

Casa Mama Desperado, 2015

La Charité des prédateurs. Lettre à l’abbé Pierre (sous le pseudonyme de Christophe Leclaire), 2013

Éditions Théâtrales

Annabelle et Zina, suivi de Le Fils, 2004

Les Monologues (Il marche ; C’est à dire ; Il joue ) (épuisé), 2001

Football et autres réflexions, 1993 (rééd. Kindle, 2015)

Il Marche, 1990 (rééd. Kindle, 2015)

Il Joue, 2001 (rééd. Kindle, 2015)

C’est à dire, 2001 (rééd. Kindle, 2015)

Lansman Éditeur

A.D.N. (Abandon – Désobéissance – No Body), 1998

L’Orphelinat, 2002

Les Vieilles Mouettes, 2011

ABS Éditions

Femmmes (épuisé), 2005

Les Baltringues, tome I, 2010

Les Baltringues, tome II, 2012

Sur tout ce qui bouge (Cabaret furieux), 2012

Urgences théâtre (Cabaret hospitalier), 2012

Éditions Buchet/Chastel

L’Alphabet des désirs (épuisé), 1984

Éditions Flammarion

Insolvables ! Lettre au monde que j’ai quitté (sans nom d’auteur), 2011

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