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Du côté des auteurs

En littérature, ce que Jean Paulhan nommait la Terreur, c’est-à-dire le rejet de toute rhétorique au nom de l’idéal de sincérité et de la parole authentique, est chose très ancienne. Aujourd’hui, toutefois, ce rêve de pureté spontanée prend des formes quasi agressives, décomplexées. La Terreur frappe aussi le livre, symbole de l’écrit qui fige et partant dénature le vivant de l’expression. À l’artifice de l’imprimé, qui s’ajoute au double carcan de la grammaire et de l’effort de bien dire, on préfère le sans apprêt de l’expression directe, non encore maculée du travail de l’écriture et libre de tout hiatus entre l’idée ou la sensation et la lettre, cette prison de l’esprit.

Maintenant que les machines ont commencé à parler et à écrire, souvent déjà à notre place, nous voilà plus attachés que jamais à l’absence de médiation. Notre désir est de sauver le cri, non d’aboutir au langage articulé. La tenue nous gêne, les modèles à suivre nous apparaissent comme une perte de temps et une hypothèse inutile, le différé est haïssable.

Que penser alors du grand film de Jean Eustache, La Maman et la putain (1973), portrait en style Nouvelle Vague – garantie anti-académique comprise – de la génération post-68? D’où vient l’exceptionnelle “présence” de cette œuvre, sa capacité de trouver de nouveaux publics, de rester moderne et importante? Parce qu’elle dit son époque mieux que d’autres? Sans doute, et le témoignage est inégalé, à quelque niveau qu’on le prenne, de l’analyse des rapports entre hommes et femmes à la restitution de l’infra-ordinaire (en effet, les personnages sont toujours en train de fumer). Mais il n’y a nul besoin de toujours ramener La Maman et la putain au reflet d’une certaine génération perdue. Si le film d’Eustache a gardé toute se force, c’est aussi parce qu’il dépasse le moment et le monde qu’il nous peint, et cette inactualité tient beaucoup à la maîtrise absolue du langage.

Du début à la fin de ce film très long et très “bavard”, le metteur en scène a fait parler ses personnages comme des livres, effet de distance encore accru par le recours à la postsynchronisation, qui décale et aplatit. Certes, il y a l’air du temps, les mots du jour, les tics de langage d’un groupe qui va sur ses trente ans, mais leurs paroles sont celles de Marivaux, non celles des murs ou des manifs (du reste, n’oublions pas que Guy Debord, dans les mêmes années, écrivait lui aussi dans la langue du dix-huitième siècle). Quelle que soit la tension des scènes ou des échanges, souvent par monologues interposés, la syntaxe jamais ne se perd et il en va de même pour la recherche du mot juste, du soin des liaisons ou encore des variations du rythme. Et pourtant, mais faut-il s’en étonner, jamais non plus les discours ne manquent de naturel. Tout ce que disent les personnages sonne juste et vrai, non pas en dépit du temps pris par Eustache à écrire patiemment ce qui s’entend, mais grâce à son terrible effort, qui ne doit même pas s’effacer pour se faire invisible.

 

Jan Baetens

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