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Du côté des auteurs

Le Journal d’Isherwood (tome 1, 1939-1960, un gros livre de plus de mille pages) est en bonne partie un exercice spirituel. L’auteur a peur de perdre la main, le seul fait d’écrire l’aide à combattre ses faiblesses, il compte partout le nombre de mots, il s’attache à faire du carnet le miroir de sa vie, il s’observe observer. Le texte, qui démarre au moment du départ d’Isherwood aux États-Unis, mélange la petite et la grande histoire, l’humeur du moment, identique et changeant comme le ciel, et les amours, les rencontres, l’éternel présent qui tantôt le comble et tantôt l’exaspère, mais jamais sans trop d’insistance. L’écriture s’applique mais elle est aussi très détachée, et son rythme demeure étonnamment égal, sans le moindre excès de concision ou de longueur. Isherwood semble écrire comme il respire, cependant chaque phrase découvre une autre manière d’organiser les ressources de la langue. Malgré le retour des mêmes situations, des mêmes pensées, des mêmes personnages, le texte se répète peu, y compris au niveau de la syntaxe et du vocabulaire. Isherwood pratique un style d’une grande précision, toujours juste, jamais recherché, sans fadeur ni préciosité.

Le 6 novembre 1955, il est question d’une visite à Pompéi. Le récit tient en sept lignes et continue par une évocation tout aussi brève d’une exploration très partielle du Vésuve (souffrant de vertige, Isherwood n’ose pas prendre la remontée mécanique donnant accès à une vue sur le cratère). Le passage sur Pompéi, essentiellement consacré à la déception causée par les peintures pornographiques, se distingue avant tout par ses omissions. La récente éruption du 18 mars 1944, pourtant filmée en détail par les troupes américaines, n’est mentionnée nulle part et, chose plus étonnante encore, on ne trouve aucune allusion au Voyage en Italie de Rossellini, avec Ingrid Bergman et George Sanders, sorti en 1953 et qu’Isherwood, professionnellement lié au monde du cinéma et grand admirateur de Bergman, a dû avoir en tête quand il arpentait les rues désertes de la ville.

Le paragraphe se termine ainsi : « Most of Pompeii is just plain ruins, with the usual amount of shit and empty bottles in odd corners. » (je traduis maladroitement: « La plus grande partie de Pompéi n’est rien d’autre qu’un champ de ruines, avec les tas habituels de merde et de bouteilles vides dans de drôles de coins »). Je ne connais pas d’image plus juste d’un arrêt du temps qu’aucune agitation ne fait revivre, du lent glissement de la mort vers l’entropie ou encore de la non-épiphanie qui tout de même nous fait signe. Tout cela, littéralement, comme dit en passant, le parfait contraire de quelque petit pan de mur jaune détaché d’un ensemble plus vaste qu’il reflète et magnifie à lui tout seul. L’image se fait comme par défaut. Elle est correcte à force de discrétion : juste une image, une description, surtout pas une métaphore, alors que la tentation du memento mori est irrépressible sous la plume de tant d’autres abonnés au Grand Tour ; juste une seule phrase, au bout de quelques lignes elles aussi un peu décalées, pur moment de passage ; nulle affection, nulle leçon de morale, nulle envie de trouver une formule qui frappe, juste quelques mots, mais bien choisis et disposés comme il faut.

Jan Baetens

 

 

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