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Du côté des auteurs

Il y a quelques semaines je recevais le témoignage de la petite amie allemande de Stéphane Mandelbaum. Il y a quelques jours, un autre message m’attendait.

Je m’appelle Sacha

Monsieur, je vous écris pour vous apporter mon témoignage sur Stéphane Mandelbaum. Tout d’abord je vais me présenter, je m’appelle Sacha et j’ai surtout connu Stéphane de zéro à 15 ans. Ma grand-mère Suzon Dejardin était une grande amie de Pili. Le compagnon de ma grand-mère, Jacques Carton, était un ami de jeunesse d’Arié, ils étaient colocataires au « grand miroir » à Bruxelles à la fin des années 1950. Ils se destinaient tous les deux à la peinture mais Jacques est devenu marchand de tableaux. Mes parents ayant divorcé quand j’étais très jeune, je vivais chez ma grand-mère à Bruxelles et je voyais donc très souvent leurs grands amis les Mandelbaum. En 1963, j’avais deux ans, Suzon et Jacques ont acheté une grande maison à Fontenoille pour me faire profiter de la campagne, et ont convaincu les Mandelbaum d’en faire autant. Par la suite de nombreux Bruxellois, amis ou non du groupe, ont acheté des résidences secondaires dans ce petit village d’agriculteurs. Nous y avons passé de nombreuses vacances durant toute mon enfance. J’adorais jouer avec les trois frères, aussi bien à Bruxelles où nous nous retrouvions le week-end pour aller à des anniversaires, des goûters chez l’un ou chez l’autre, ou au cinéma voir des Walt Disney, qu’à Fontenoille où nous étions inséparables.

La bande de Fontenoille

Ayant le même âge que Stéphane, des trois frères c’est de lui que j’étais le plus proche, nous voulions tous les deux être le chef de jeux de la bande de Fontenoille, et on se battait tout le temps. Je me souviens de Pili me prenant à part et me disant que Stéphane était mon meilleur ami et qu’il fallait qu’on arrête de se disputer, cette notion de ce qu’est être meilleur ami demeure ma référence aujourd’hui. Stéphane disait : « Si tu ne fais pas ça, je ne suis plus ton ami. » Il y avait toujours Alegzandre, le petit frère, qui traînait derrière nous en se plaignant : « Attendez-moi ! » Arieh était plus âgé que nous, il avait souvent d’autres jeux et puis il me semble qu’il était plutôt sérieux et introverti. Mes parents m’avaient toujours dit que les garçons avaient des difficultés à l’école alors que moi j’étais plutôt premier de la classe mais je ne voyais pas quel était le problème, les frères Mandelbaum étaient des enfants comme les autres, je ne voyais pas de différence si ce n’est que Stéphane, déjà tout petit, dessinait incroyablement bien alors que moi je n’étais pas très doué dans cette matière. Quand nous dessinions ensemble, je m’arrêtais pour le regarder dessiner. J’étais vraiment impressionné car en plus il racontait des histoires autour de ses dessins, des histoires aventureuses qui me passionnaient complètement à cet âge. Je dois avoir encore un dessin de lui de cette époque parmi ceux des miens que j’ai gardés.

À Fontenoille, nos principales occupations étaient de construire des cabanes et surtout de creuser des souterrains. Il y avait plusieurs carrières de sable autour du village et Stéphane nous faisait creuser des trous dans le sable en me racontant qu’il y avait un monde merveilleux derrière la colline que nous creusions. C’était évidemment très dangereux de creuser dans le sable et je m’en rendais un peu compte parfois mais nous ne faisions que des petits trous de quelques dizaines de centimètres. Ses histoires étaient peuplées de singes savants, de petits soldats, de guerres et de je ne sais plus quoi d’autres. J’aimais ses histoires, elles étaient étoffées, longues et pleines de détails, il me semble, très réalistes, en fait.

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Je crois que ses parents n’y faisaient pas très attention et il avait avec moi un bon public. Un soir, vers sept ans, je me souviens avoir demandé à son père Arié si les histoires de Stéphane étaient vraies, il ne m’a pas répondu, c’était comme s’il ne m’avait pas entendu. Du coup j’ai continué à croire Stéphane, pendant un certain temps du moins. À partir de neuf ans, j’ai monté une troupe de théâtre à Fontenoille, j’avais aménagé le grand grenier de la maison en salle de spectacle et à toutes les vacances j’embauchais les enfants du village et les petits bruxellois et je mettais en scène des pièces que j’écrivais ou que j’adaptais. Le premier été, Stéphane jouait dans la pièce et Véronique Henrion aussi je crois. Je me souviens bien de Véronique, j’étais copain avec ses deux frères aussi, la famille Henrion avait une maison à Chiny, pas très loin de Fontenoille. C’était émouvant de la retrouver dans votre livre.

Les hippies

Avant d’habiter à Boitsfort, les Mandelbaum vivaient dans une rue centrale de Bruxelles. Quand on traversait la ville, on passait systématiquement devant chez eux et je demandais alors à mon père d’aller les voir, lui qui les voyait un peu comme des hippies. J’adorais aller chez les Mandelbaum, ils avaient toujours plein de jouets et ils organisaient des jeux passionnants ; à une époque ils avaient même une batterie dans leur chambre. Je n’avais jamais envie de partir. Le soir souvent, Stéphane me proposait de rester dormir, j’étais plein d’enthousiasme, ils se couchaient tard, ils mangeaient des plats bizarres, il y avait toujours plein de fumée et des parfums forts comme le patchouli, ils mettaient de la musique à fond sur le tépaz, Cat Stevens, Bobby Lapointe et Leonard Cohen.

Ce qui est amusant c’est que quand j’étais petit mon père m’empêchait de les voir ou essayait du moins, car ils avaient, paraît-il, une mauvaise influence sur moi, et plus tard quand les enfants sont devenus adultes, mon père est devenu ami avec Stéphane et surtout Alexandre. Ca m’a fait râler le jour où mon père m’a dit qu’Alexandre était vraiment un mec génial. Tous les deux amateurs de bistrots et de bonnes bières. C’est bizarre que vous disiez qu’Alexandre était un voyou. Il en avait l’air sûrement et peut-être qu’il a commis quelques délits dont je n’ai pas eu connaissance mais c’était un garçon très franc et très honnête, en amitié en tout cas. Contrairement à Stéphane, je ne l’ai jamais vu commettre aucun larcin ni aucune malhonnêteté. C’est vrai qu’il était défoncé dès le matin, je me souviens de lui les yeux rouges chantant à l’arrière de mon auto la chanson de David Bowie transformée en « Hachich to hachich ».

J’étais parti vivre à Nice avec ma mère à huit ans mais je revenais toujours en vacances à Fontenoille. Un jour Suzon est venue me voir à Nice avec Stéphane (vers dix ans), et là il avait changé, il avait les cheveux très longs, comme une fille, sales. Il portait un chapeau de rabbin et en tout cas ce qui m’a choqué c’est qu’il volait tout ce qui lui passait sous le nez. Partout et tout le temps il empochait ce qui traînait, des couverts dans les restaurants, des objets dans les hôtels, n’importe quoi. J’avais un peu honte car ma grand-mère nous emmenait faire des tas d’activités pour les enfants et lui il se conduisait très mal à mes yeux. Mais d’un autre côté ça m’excitait un peu car jamais je n’aurais agi de la sorte. C’était un vrai petit bruxelère, il avait un fort accent du bas de la ville. Il utilisait des mots d’argot qui m’amusait, il m’appelait ket ou fieu.

À 11 ans nous nous sommes installés à Paris avec ma mère et je suis revenu plus régulièrement à Bruxelles pour voir mon père, et à Fontenoille pratiquement toutes les vacances. Grâce à votre livre j’ai appris pourquoi j’ai si peu vu Stéphane pendant plusieurs années. Je ne savais pas qu’il avait été dans cette école « spéciale ». Mais effectivement je ne le voyais plus.

Un homme

Ce n’est qu’à 15 ans que je l’ai retrouvé et il était devenu un homme à mes yeux, alors que moi j’étais toujours un petit gamin. Je ne savais pas qu’il avait fait du sport, j’avais pensé qu’il s’était simplement développé plus vite que moi qui n’étais pas très mûr. À cette époque, je me suis rapproché d’Alexandre, nous avions des intérêts communs que j’avais complètement perdus avec Stéphane. Nous avons passé de super vacances ensemble pendant plusieurs années à l’adolescence, nous nous asseyions sur le mur du presbytère et nous discutions, de filles essentiellement, il me racontait des histoires de vampires. Stéphane était déjà un adulte et nous n’avions plus grand-chose à nous dire. Je me souviens tout de même d’une conversation avec lui quand il m’a entendu parler de ma première petite amie à Alexandre. Il était étonné que je sorte avec une fille, il devait penser que j’étais gay. J’étais assez mignon et un peu maniéré.

Quand il était petit, Stéphane disait des grossièretés, il me parlait de choses du sexe que je n’ai comprises que plus tard, quand j’ai eu la maturité suffisante. Il me montrait son zizi circoncis en précisant qu’il était juif, très fier de sa judéité. Il s’en vantait beaucoup, même auprès des enfants du village, un jour un garçon l’a traité de sale juif et quand ma grand-mère a appris ça, elle est allée voir le père du gosse, furieuse en disant que c’était les parents qui avaient dû apprendre des choses pareilles à leur fils. C’est vrai que Stéphane était un peu saoulant avec son identité juive, à sept ou huit ans déjà, il la mettait en étendard et je ne comprenais pas pourquoi. Je ne savais pas à quoi cela rimait. Nous ne faisions même pas le lien avec la religion puisque les parents Mandelbaum donnaient une éducation laïque à leurs enfants. On avait l’impression que, des trois frères, seul Stéphane était juif.

Au milieu des années 1980 (avant la mort de Stéphane) j’ai eu une crise mystico-tibétaine et je pensais qu’il était la réincarnation d’un soldat mort pendant la guerre, 1944 me semble une bonne année pour cela. C’est ce qui m’était apparu pendant mes séances de méditation. Je pensais qu’enfant il se souvenait de sa vie antérieure et que les histoires de combats qu’il me racontait lui étaient réellement arrivées.

Des sexes et des nazis

Dans les années 1970, Jacques Carton a monté, en association avec Arié, une galerie d’exposition à la Galerie du Roi dans le centre de Bruxelles, ils y exposaient leurs amis peintres. Je ne pense pas qu’il y ait exposé Stéphane. Mais plus tard au début des années 1980, il avait en sa possession plusieurs grands dessins avec des sexes et des nazis effectivement. Mais surtout des prostituées en plein travail, si on peut dire. Jacques a organisé une exposition de Stéphane, il me semble, au salon de l’érotisme à l’ancienne gare de la Bastille vers 1982, mais je ne sais plus si cela a abouti ou pas. D’après mon souvenir, il n’aurait rien vendu. C’est pour cela que ces dessins étaient dans le salon de ma grand-mère. L’avocat de Jacques à Paris en avait achetés quelques-uns. Sa fille (ou sa nièce, je ne sais plus) Frédérique, impressionnée par un dessin qu’elle voyait au mur de son bureau, a décidé vers 1988 d’écrire un livre sur Stéphane qui n’a jamais vu le jour, elle m’a interviewé à l’époque mais comme cela se passait chez ma grand-mère, je suis resté très politiquement correct. De toute façon, elle n’en a rien fait. Elle m’a évidemment posé la question de savoir s’il était homosexuel. Je lui ai répondu définitivement non. J’en ai la conviction par tout ce que je connais de lui. Je n’ai jamais été convaincu non plus qu’il ait couché avec des milliers de filles, il ne semblait pas aussi intéressé par les conquêtes féminines, en tout cas pas à l’adolescence, je ne l’ai que très peu connu à l’âge adulte. En plus, il fréquentait surtout des prostituées, dixit ma grand-mère. Est-ce que ça compte ? Après la mort de Stéphane, j’ai appris certains détails à travers le livre de Michaud-Larivière. Cela m’a fait plaisir aussi de relire son livre Tête d’homme après plus de 20 ans, ce bouquin est incroyable dans ses descriptions de Stéphane pour quelqu’un qui ne l’a pas connu. J’avais écrit une lettre à son auteur mais je ne l’ai pas envoyée car je ne l’ai jamais finie. Je l’ai rencontré à la projection d’un documentaire sur Stéphane mais je ne lui ai pas parlé, je ne sais pas pourquoi.

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Je vous envoie deux photos des années 1960, une de moi avec les trois frères devant leur maison et une autre avec Stéphane assis sur le mur de l’école de Fontenoille. Je vous envoie aussi une photo au bord de la rivière, la Semois, où nous allions nous baigner très souvent. On y voit Stéphane, Sacha, Patrick le fils du gendarme et ma grand-mère Suzon. Enfin cette photo d’un portrait de Francis Bacon que je trouve très beau mais dont l’original a disparu.

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